Sunday, April 01, 2012

Analyse du cosmétique

Analyse du Roman «cosmétique de l’ennemi» d'Amélie Nothomb

Dans une salle d’embarquement s’engage un dialogue forcé entre deux personnages. Leurs patronymes sont disgracieux mais l’étymologie est étudiée. Il s’agit d’un discours sur l’ennemi intérieur, d’une allégorie du diable. L’existence de ce mal en soi, symbolisé par le diable nous accule à ne plus croire en Dieu. Le diable se manifeste par le désir soudain d’ingérer de la bouffe pour chat à pleine poignée et d’en éprouver une répugnante satisfaction. Cet ennemi est aussi extérieur, l’autrui qui dérange.

La prise de conscience de cet ennemi rend mauvais. La résultante en est un désir de pourrissement de la vie des autres. D’autant plus qu’ils sont déjà malades. Les rendre encore plus malades pour leur apporter la guérison.

Comment l’ennemi T, sait que J, la victime est malade? T laisse penser qu’il connaît le passé de J. S’en suit une scène de lutte pour ne point écouter les monologues de l’ennemi. Torturée, la victime se bouche fortement les oreilles. Douleur insupportable, la victime est obligée de céder. L’ennemi expose sa stratégie: détériorer la vie d’autrui de manière légale, en le saoulant de paroles. L’ennemi raconte sa vie: l’irrévocable auto-culpabilité.

Enchaînement sur l’amour. Classique, l’ennemi a aimé une femme au premier coup d’œil mais ayant un physique disgracieux, il savait d’emblée que la conquête était impossible. Trouvant cela injuste, il la possède par le mal. On dénote ici une analyse psychologique de l’ennemi. C’est dans le manque d’amour que se trouve la genèse de la cruauté chez l’individu.

La femme que cet ennemi a convoité puis tué n’était autre que celle de la victime. La victime le devine elle-même. Rebondissement. En même temps la victime J comprend qu’elle n’a pas été choisie au hasard. Le motif de l’ennemi se fait plus précis: il veut être tué par sa victime. Cette dernière s’oppose évidemment à un tel dénouement.

Cette situation nous pose inévitablement devant le débat suivant: pourquoi refuse-t-on de rendre justice à la personne que l’on a aimé. Lâcheté? Morale? Penser qu’un autre recours est possible? Est-on sûr d’avoir l’assassin en face de soi?… La victime en vient à demander les preuves du crime. La situation se retourne, les rôles s’inversent. L’ennemi et la victime se révèlent n’être qu’un seul et même personnage qui finit par mourir dans un acte de folie sanglant.

Sous la forme d’un dialogue entre un ennemi et sa victime, dans le huis clos d’une salle d’embarquement où les passagers attendent un vol désespérément retardé, Amélie Nothomb explore une universelle question: la partie abjecte de soi et la relation que l’on entretient avec elle. A l’orée du roman ils sont deux personnages qui termineront fusionnés dans un seul et même être au terme d’une résistance féroce. Sa conclusion dépasse ce que nous voulons entendre, l’ennemi le plus radical qui nous poursuit n’est autre que nous même. Ce roman n’est autre que la démonstration sans équivoque de cet axiome déconcertant: nous couvons notre propre ennemi.

Sunday, March 18, 2012

old letter (2)


Lettre à mon frère virant écolo

envoyée

oct 2004

Le motif de cette lettre ne sera pas de relever ton art en matière de jeu de mots («la came m’isole de force» a flanqué définitivement une baffe à ma lexicologie et ratatine tous mes espoirs de trame humoristique dans mes textes) mais encore de parler d’écologie et pour introduction je soulignerais une information toute fraîche qui met sans aucun doute de l’eau à ton moulin. Comme moi, tu dois te réjouir d’avoir appris que le dernier prix Nobel de la paix a été attribué une écologiste, la kenyane Wangari Maathai qui est à l’origine du mouvement de reforestation Ceinture Verte et de la création des 50 000 emplois (ça fait rêver, hein?), des planteurs d’arbres.

Au passage, je défendrais que l’engagement doit avoir cette spécificité: être dépourvu d’intérêt. C’est vrai qu’on a l’impression de péter dans la semoule en tentant de faire changer les mentalités en matière de consommation d’énergie (ceci dit que peut-on espérer des classes qui s’émerveillent devant des films comme Amelie Pouliche? (Au passage la sound track de ce film accompagne ma rédaction car putain! y a rien de mieux pour atténuer mes dépressions post ciné documentaire (un film épatant colombien, j’ai nommé «Marie Full of grace», qui relate l’odyssée des passeurs de drogues entre Bogota et New York, fermez les parenthèses))). Pour le néophyte qui prend le chemin du combat (idéologique) l’erreur est certainement de donner de l’importance à ce constat (les gaspilleurs d’énergie autant que les visiteurs de la poulouche). Car qui dit «c’est perdu d’avance» a toutes les chances de perdre. Merde! Bon, je reconnais, j’ai pas inventé l’eau chaude mais Rika Zaraï a réhabilité les bains de siège pour combattre l’hépatite; c’est pas une mince affaire et ça aussi, que tu le veuilles ou non, met de l’eau à ton moulin.

Ceci dit tu me donnes bien du fil retordre en m’exposant qu’en matière d’éolien (j’apprends du langage) l’Espagne et la France se tournent le dos. J’ignore pourquoi et quels sont les éléments qui permettent d’en conclure de la sorte. Ma vision des choses est tout autre; d’un côte je vois un pays qui a développé un grand nombre de parcs et de l’autre, un qui se tourne de plus en plus vers la chose (et ce, grâce à, j’ai l’honneur de citer, Frédéric Boutet!).

Le modèle de l’Espagne miroite derrière tes portes et nul doute que tu aurais intérêt à l’étudier de plus près. La barrière des langues peut se sauter facilement, crois-moi. Mon expérience en témoigne. Grâce à mes classes intensives, Poncho, mon compañero de piso -my roommate if you prefer- fait des progrès épatants en français. J’en déduis quand il prononce, presque sans accent «et mon cul, c est du poulet?» ou «c’est quoi ce bordel» ou encore «tiens, voilà du boudin». Je suis d’ailleurs assez rassurée qu’il sache bien les dire vu que ces expressions sont intraduisibles en espagnol. Surtout «tiens, voilà du boudin» dont la recherche de l’équivalent linguistique a mobilise les forces intellectuelles de toute la communauté francophone hispanophile. L’affaire s’est soldée par une capitulation sans appel.

Comment donc s’inspirer du modèle espagnol? Peut-être serait-il instructif de connaître les politiques qui ont été mises en œuvre pour arriver à un tel stade de développement des parcs éoliens. Oh! Il s’agit éventuellement d’un motif saugrenu. L’origine d’une telle réussite relève peut-être de l’anecdote: genre le ministre del medio ambiante de l’époque avait une maîtresse au physique de Pocahontas qui tenait un commerce de macramé du côté de d’Astorga (l’équivalent ibérique du plateau du Larzac). Dans ce cas-là, on n’est pas plus avancé. Mais on ne peut s’en tenir aux seules hypothèses, tous les espoirs sont permis. Et c’est sur cette note optimiste que je terminerais en espérant que les cinq pour cent d’hélice fructifient et aiguisent ton pouvoir de conviction.

Sunday, February 26, 2012

old letter (1)


Lettre à mon grand père

Jamais envoyée

Lundi 24 février 2005

Il pourrait me rester les yeux pour pleurer mais par bonheur il demeure aussi en moi la force d’écrire. De t’écrire. T’écrire des mots que tu ne liras jamais. Tiens! d’autres diront, c’est bien dans son habitude cela: s’adresser à des gens sans leur offrir l’opportunité de lire. Un bougeoir est allumé et le silence règne autour de moi. On entend le vent soulever les rideaux dans l’arrière cuisine et aussi des voix résonnent dans la cage d’escalier. C’est lundi et Jean est entre la vie et la mort. Je l’imagine calme dans l’attente. Oui, c’est ainsi que je le perçois. Car une fois que le corps se déglingue, que lui reste-t-il sinon ce calme muet, son âme tranquille flottant autour des tuyaux et du bip des machines. Des traits clairs, verts, lumineux sillonnent un écran noir, témoins du calme. J’aurais aimé te poser encore mille questions, des questions que j’ai consigné dans mes carnets. Qui sait? Peut-être que tu m’offriras le temps de te les formuler. Car après tout, on ne sait pas, on ne peut jamais savoir. Même si les espoirs sont bien maigres, ils existent et font qu’on s’en retourne bien vite à ce que l’on a manqué. Vite, vite, des fois qu’on pourrait les sauver, ces instants manqués qui maintenant se font la malle à la vitesse grand V. Quelle est ta vitesse à toi? Croisière? Déjà tu vogues bien tranquille, cap sur l’éternité. Tu as mis le cap mais je veille sur cette trajectoire au cas où… tu changerais pas par hasard? Virement de bord, marche arrière. C’était une fausse route. Ce serait bien ta première déroute. Est-ce que je n’idéalise pas un peu? Cher Mohaï, je sais que tu sais après tout, que tu sais combien vous avez compté Marie-Lou et toi. Je sais que tu sais et je sais qu’elle sait. Et c’était pas la peine de se le dire avec des mots. Cela aurait été grossier de se le dire, n’est-ce pas? Cela aurait été comme filer un grand coup de sabre dans cette dans l’intimité.

He! Reste un peu, un tout petit peu. Je te le demande comme je l’avais demandé à Marie-Lou. Elle m’avait entendue. Et toi? M’entendras-tu? Et s’il n’en est pas ainsi, alors au diable les espoirs. Que ta volonté soit faite cher Mohaï comme tu as toujours su la mettre à l’épreuve dans ta vie. Un Mohaï, c’est bien ce que tu es et je fais le vœux de pouvoir un jour déposer une petite fleur au pied de ces statues si lointaines dressées de l’autre côté de la planète pour honorer ta mémoire. Ton histoire, à l’image de ces colosses de pierre n’a jamais vu faillir tes principes et tes lois. A disposition je n’ai que cette petite bougie pour marquer ta présence. Et c’est elle qui m’éclaire comme m’ont éclairé tes mille réflexions sur le monde. Celui qui pleure, pleure et ne construit pas. Je préfère ce silence qui m’accompagne que n’importe quelle présence qui malmènerait mes émotions si fragiles à cette heure. Pleurer pour qui? Pour quoi? C’est heureux qu’il faut être quand on a en face de soi des vies comme celle du Mohaï.

Je regarde la carte du monde. Merde! Ce sera pas une maigre aventure que d’aller déposer une brindille, une broutille à 5000 km au large des côtes du Chili. Ce sera pas de la tarte. Vrai de vrai. Mais puisque l’on court toujours après quelque chose, puisque telle est la condition humaine, voilà de quoi m’occuper pendant plusieurs années. Je m’embarque, je sais pas quand je reviendrai mais une chose est sûre, quand je reviendrai je n’aurai pas l’âme plus satisfaite, j’aurai juste la sensation, éphémère, d’être moi-même.

Tuesday, February 14, 2012

Excercices de style

Écrire une lettre, raconter une histoire, relater un fait, peu importe le fond, la matière. Nul ne l’ignore on peut le faire de différentes façons. Dans cette optique, à la manière de Queneau, j’ai soumis ma plume à des exercices. La trame étant la suivante:

La narratrice, exilée en Espagne, fait appel à un ami de longue date pour se procurer la substance clé nécessaire à la réalisation d’un «space cake». En prologue à cette requête apparaissent quelques épisodes radieux de la nuit madrilène en compagnie de ses copines du moment et la lettre se termine sur le commentaire d’une œuvre personnelle réalisée avec des images Poulain. La narration se fait sur deux modes antipodaux.

Romantique

Cher ami,

J'ai rompu hélas avec la formule "escapade en basse montagne" faute de compagnon de route et me suis repliée, ce qui n'est non moins à mon goût, sur les "street party" avec mes amies, celles que vous avez eues la joie de rencontrer au cours de votre visite: Deborah la muse, Noeke la mystérieuse hollandaise, Jessica et Karine, son amie de toujours. Nous nous sommes ragaillardies autour de ce que la gente populaire nomme ici "tinto de verano" dans une taverne irlandaise puis à la terrasse d'un de ces cafés si insignifiant en janvier mais tant prisé par les badauds à l'heure des fêtes de la Sainte Vierge. Il n'en fit aucun tourment à nos estomacs déjà adaptés aux consommations journalières qu'une âme à la raison aiguisée qualifierait d"excessive.

Au contraire, il en résulta plutôt quelques émulations de nos esprits: des projets culinaires dont nous dessinions les plans le dimanche après-midi suivant autour de la piscine. Nos draps de bains étalés sur les dalles, tantôt nous chauffant allongées dans nos maillots de bain, tantôt nous soulageant de la chaleur dans l'eau fraîche du bassin, nous échangions nos connaissances afin d'élaborer un dessert de "Maria" (elle est très à l'honneur au mois d'août). Après de multiples concertations, il apparût clair qu'un mélange de beurre et de sommités résineuses devait entrer dans la composition pour obtenir un «space cake» des plus savoureux et nous assurer des délices euphorisants.

La "Maria" étant l'ingrédient difficile à trouver ici, il serait bienveillant de votre part de nous expédier par colporteur postal une enveloppe fournie contenant un échantillon de la production du Domaine. Bien sûr cette requête ne demande à être examinée dans la seule mesure où elle n'entamerait en rien votre réserve personnelle et où elle respecterait en tout point votre morale si soigneusement éduquée. Si vous sentiez venir un refus spontané, ne laissez point votre esprit en trouver les raisons. Je ne souhaiterais pour rien au monde être l'objet de sentiments outrés de votre part. Dîtes seulement non et l'affaire sera close.

A cette épître, je joints une composition d'images "Poulain" dont j'avais constitué une collection dans ma jeunesse. Il semble, comme le sait notre cher confrère, que les poulains aient marqués notre génération à l'instar des chocs pétroliers, des prothèses en silicone, des disques compacts et de la conquête de l'espace dont vous pourrez admirer les illustrations. J'ai choisi des feuilles transparentes comme cadre afin de laisser libre l'accès à la lecture des annotations relatives aux images évoquant la décennie 1970 qu'il appartient à chacun de connaître.


Junky

Salut!

Terminées les virées dans la Sierra le week-end. Je les ai troquées contre les débandades nocturnes avec mes grues favorites que tu connais déjà: Deborah, Noeke, la Lauradernesque Jessica et sa copine des balloches.

On a attaqué par cette mixture de boit-sans-soif, succédané de la sangria, dans un bar à la con trop connement irish puis on s'est casé le cul dans des chaises en plastique vert sur le pavé crasseux d'une place à Chueca en prenant une rallonge de ce breuvage vomitif. C'était autour du 15 août et bon, je peux te dire que ces espagnols -et nous aussi du reste- y manquent pas une occaze pour se laver les tripailles. D'ailleurs je m'étonne que les miennes de tripes aient pas encore lâcher. Bien mieux, nos excès alcooliques se sont traduits par une fermentation d'idées, et cela, pas seulement dans ma minable cervelle mais également dans celles de mes consœurs.

Ces courses de l'esprit, nous leur faisions faire des pointes le jour du seigneur suivant, réunies cette fois autour de la piscine. Toutes bikinisées que nous étions lors de ce conciliabule sur serviettes de plage, il était question de comment se tailler une recette avec de l'herbe, "la Maria" comment ils l'appellent si joliment (n'oublie pas c'était autour du 15 août). Alors paraît que pour faire un bon «space cake» il faut la mélanger avec du beurre et donc un truc style fondant au chocolat ou brownies devrait faire l'affaire.

La seule couille c'est que de la bonne herbe, on sait pas où en trouver ici et on va pas se la jouer comme notre vieux compadre à ratisser la ville pour trouver un fournisseur. Aussi le plus pratique serait que tu nous fasses grâce (ah! qu'elle est bonne!) de quelques têtes si t'en as ramené de Campanile-city et si t'en as assez of course. Bon, je connais aussi ta ligne protestante très marquée ces derniers temps et te vois bien capable de t'étrangler, en lisant ma demande. Alors si t'es pas d'accord c'est non et puis on oublie le deal, d'ac?

Pour finir je t'envoie le résultat d'un happening, confectionné avec des vignettes Poulain dont j'avais une sorte de calamiteuse lubie autour de l'âge ingrat (ingrat!) ou après, je sais plus. Nous sommes plus d'un –notre vieux compadre étant à ma connaissance le pionnier- à faire aujourd'hui l'exploitation artistique des poulains et ceci m'incite à placer la révolution du chocolat en poudre au même rang que la crise des hydrocarbures, l'apparition des galettes CD, des nibards siliconés ou que la conquête spatiale ("on a marché dans la blanche!" (Louis A.)). Réuni sur la planche transparente, le tout constitue une sorte de Nota Bene de la génération 70 dont tu pourras rafraîchir ta mémoire à l'occaze (n'oublie pas de lire le verso qui donne toute son importance à l'œuvre).

Sunday, January 15, 2012

CHASSE A L'HOMME - épisode 7/7

«Un beau matin, mon attention se porta sur une camionnette qui descendait la rue. J’étais sur le trottoir en conversation avec le représentant en machine-outil qui venait faire ses démarches dans le quartier. «Je viens de la louer!» me cria Bernard depuis la fenêtre en donnant deux petits coups de klaxon. Il portait un bonnet sur la tête. Un bonnet de laine assorti à ses gants. Cinq minutes après il l’avait garée et entrait dans la salle.
- Qu’est-ce que vous allez foutre avec cet engin? Demandais-je sans détour.
- Je suis foutu dehors. Donnez-moi un café très serré Joséphine s’il vous plait.
J’écarquillais les yeux.
- Par ma propre femme…
«Je comprenais. Il avait tout confessé. Ni une ni deux, Petra avait du l’envoyer faire ses valises sur le champ. Ce que j’aurai fait du reste si mon mari m’annonçait un truc pareil. La main de Bernard tremblait en remuant l’expresso et l’image joviale qu’il renvoyait dix minutes plus tôt depuis le siège conducteur de la fourgonnette avait disparu. Il n’y avait personne à cette heure-ci dans le bar. En fait, cela n’avait pas été si … comment dire … expéditif, poursuivit Joséphine. Il y avait eu plusieurs scènes, du verre brisé, des larmes, des mouchoirs en papier dans tout l’appartement pendant plusieurs jours, des portes claquées et puis finalement, des coups de fils aux avocats. Bref, Bernard venait de vivre les dernières heures de son couple. Il accrocha sa main à mon bras comme si une bouée se présentait fortuitement:
- Je sais pas si je fais le bon choix. Mais je ne peux plus revenir en arrière. C’est fini maintenant. Décidé.
- Il semble, acquiesçais-je. Allez mon vieux. Vous allez où avec votre chargement?
- Et bien! Chez Monica! Elle n’a pas beaucoup de meubles. Très étonnant d’ailleurs pour une femme.
- Je sais que c’est pas le jour pour vous faire des réprimandes, mais gardez vos remarques sexistes.
- Ce n’en était pas une, je vous l’assure. Toujours est-il que le peu de mobilier qu’on me cède entrera parfaitement chez elle. Par ailleurs, c’est le jour du renouvellement de bail, le proprio sera là. Et elle a insisté pour que j’en sois le détenteur. Une nouvelle vie commence, Joséphine. Je suis nerveux.
«C’est vrai poursuivit Joséphine, il avait l’air nerveux mais aussi terriblement heureux. Il y croyait dur comme fer à cette femme. C’était la destinée qu’il avait manqué dix ans plus tôt. A côte de sa beauté naturelle il avait enfin su entrevoir ses talents, sa fantaisie, son originalité. Il voulait cette femme c’était certain. Et il y croyait».

- Vous avez perdu. Vous m’offrez la tournée?
Gold-Leaf m’avait parlé. Je continuai à regarder l’agencement des rectangles blancs alors qu’il se levait et s’approchait du comptoir.
- Dans de beaux draps votre Bernard on dirait. Commenta Golf-Leaf en grattant une allumette.
Je me levais et le suivi. Joséphine me regarda.
- Servez-nous deux kirs s’il vous plaît, lui dis-je.
Gold-Leaf me tapa sur l’épaule, sur quoi je sursautais et le regardais avec surprise.
- Allez, ne soyez pas en colère. Prenons nos verres et attaquons une seconde manche. Le domino, c’est un jeu de chance rien de plus.
- Je vous rassure, je ne suis pas en colère dis-je en cognant mon verre contre le sien.

Joséphine rangea la bouteille de cassis et le vin et poursuivit:
«Le jour où Monica est apparu devant moi, c’était bien avant le déménagement. J’eus la surprise de constater que je la connaissais. Pas personnellement cela va de soi mais j’entends par là que ce n’était pas la première fois qu’elle entrait dans mon bar. C’était un jour où elle avait attendu Bernard devant la porte de son immeuble. Elle était suffisamment folle amoureuse pour l’attendre à son domicile au risque de provoquer une rencontre avec Petra. Il avait du retard. Elle était alors entrée chez moi, je veux dire, au café, dont Bernard lui avait parlé maintes fois. Elle était venue directement au comptoir et m’avait demandé pour Bernard. Je lui avais répondu que je ne savais pas, ce qui était vrai et elle était repartie aussi sec. C’est là que je l’ai reconnue. Oh! Cela ne va pas vous surprendre: elle avait été une de mes auditrices. Pas très fidèle certes mais je me souvenais de sa présence lors d’un de ces après-midi pluvieux. Elle était restée jusqu’à la fin. La semaine suivante, jour pour jour, elle était entrée, s’était assise à une table, avait commandé un café double et avait sorti un petit carnet et une plume. Une plume moderne bien sûr. Au bout d’une heure elle s’en était allée. Elle avait commencé à griffonner quelques phrases sur son carnet puis voyant que rien ne se passait dans la salle, elle avait ouvert son agenda. Elle avait l’air d’y mettre de l’ordre. Une annotation par-ci, une annotation par-là. Puis, elle avait quitté la salle l’air maussade. Après, plus rien, je l’avais juste revu ce jour où elle était entrée pour demander si je savais où était Bernard.

Costard-Cravate leva le nez de la grille sur laquelle il planchait assidûment:
- Dans de beaux draps? Pourquoi donc? Ne cherchez pas Joséphine, si vous ne le revoyez pas votre Bernard, c’est parce qu’il coule des jours heureux avec sa Dulcinée, l’amour-de-sa-vie, ici ou ailleurs. On peut dire que cette Monica, elle a su le séduire comme il faut. Il a certainement d’autres enfants, part en week-end dans la baie de Sommes avec eux et les fils de sa première liaison. Une famille recomposée on appelle ça, n’est-ce pas? Il ne vient plus dans le quartier parce qu’il représente son ancienne vie et qu’il a fait une croix dessus. Ne cherchez pas midi à quatorze heures, Joséphine. Ils ont acheté un monospace et des lits en bois pour les nouveaux-nés… Elle est bien banale votre histoire.

Il avait l’air d’en connaître un rayon notre Costard-Cravate. Mais Joséphine secouait lentement la tête en même temps que ce dernier fabulait sur la nouvelle vie de Bernard:
- Non, non. C’est vous qui vous égarez Monsieur. Voici la dernière lettre que Bernard reçu de Monica quelques mois après l’emménagement. Sa chère et tendre avait repris le vous pour s’adresser à Bernard dans un soucis d’augmenter la solennité des propos. On ne sais pas.

Cher Bernard,
Aviez-vous donc oublié? Avez-vous donc oublié ce jour où vous avez fait tourment à mon âme, à mon cœur, à ma conscience toute entière? Cette nuit au bord du lac, lieu que vous avez investi pour semer en moi le poison de la passion? Avez-vous oublié cette époque où je n’étais qu’une simple étudiante sur les bancs d’un amphithéâtre assistant à vos oraisons sur le droit du travail?
A cette époque, j’étais en relation avec un homme dont évidemment j’ai perdu la trace aujourd’hui. Mon jeune âge, mon absence d’expérience m’empêchaient de goûter (me préservaient?) aux passions volubiles qu’apportent les aventures d’un soir. Vous vouliez boire un dernier verre en ville après le dîner chez vos amis. Tout était fermé et vous avez opté pour une escapade au bord du lac. Sans savoir comment ni pourquoi je vous ai suivi pensant que nous poursuivrons nos conversations au clair de lune tant la vie m’avait faite innocente jusque-là. Nous nous sommes assis sur la rive de sable. C’est là que, surprise, je discernais en moi un désir. Un désir né du bord de mes lèvres que vous preniez d’assaut dans la pénombre. Un désir qui apparût en miroir du votre.
Rapidement vous l’avez su, vous l’avez senti et cette perception armait vos empressements que je repoussais avec tant de difficultés. Oui, je voulais! Mon corps criait son envie d’abandon. Rappelez-vous nos instants de lutte. C’est que ma raison exerçait son emprise, m’inviter à jauger la douleur et le remords qui m’attendraient au petit matin après la folle nuit que me promettait votre compagnie. Mesurez donc. Ce remords n’aurait pas eu pour seule source l’infidélité que j’aurai causée à mon homme. Il aurait coulé d’une trahison bien plus cruelle encore. Ma plus fidèle amie, ma sœur spirituelle, cette personne qui a comblé la case manquante de ma fratrie, Mélanie. Vous souvenez-vous? Elle avait été éperdument amoureuse de vous et à l’heure de cette fameuse nuit, elle nourrissait encore une passion secrète pour vous, un intérêt qu’elle tentait courageusement de chasser tant le peu de cas que vous faisiez de sa personne la rendait lucide. Elle vous avait aimé, vous aimait encore à l’heure où votre poitrine se serrait contre la mienne. Elle vous avait confié cet amour et vous l’aviez rejeté. Sans mépris certes mais qu’y a-t-il de plus odieux que le refus simple, pragmatique de la part de quelqu’un que l’on chéri comme sa propre chair. Ne dit-on pas que l’indifférence est un affront bien supérieur au mépris?
Je pensais à tout cela alors que j’étais pressée par vos baisers que je trouvais délicieux, par vos étreintes qui ravissaient mon cœur. Ma chair glissait peu à peu dans ces brumes sensuelles mais ma raison martelait mon esprit, le priait de laisser allumer une flamme de lucidité pour ne point donner rendez-vous avec ce monstrueux sentiment de culpabilité qui m’attendrait le lendemain de nos ébats. Culpabilité d’être une femme infidèle, culpabilité d’avoir possédé le cœur d’un homme aimé par son amie de toujours. Double trahison. Double crime.
Comme vous le savez, ma raison a gagné le combat. Voyez-vous, j’ai grandi avec le sentiment d’honneur et de loyauté, valeurs modèles auxquelles je pensais ne jamais renoncer. Sans doute ai-je été, dans une vie antérieure une de ces femmes romantiques. Mais laissons de côté ces considérations ésotériques, je sais que vous les abhorrez.
J’étais bel et bien satisfaite d’avoir obéi à ma raison. Cependant, je me rendis compte rapidement que le désir était toujours là. Vacillant dans les profondeurs de ma chair, il vivait encore. Je pensai qu’il serait mort une fois le crépuscule apparu et votre corps disparu de ma vue. C’était une erreur. Voilà ce que je me suis soudain mise à penser. Ce soir d’été naissant, j’aurais pu tourné le dos à la sagesse et passer une nuit de soupirs et d’exaltation. J’aurais pu connaître ce sentiment de liberté qui vous envahi quand la raison qui importune votre esprit se dissipe subitement. Et me laisser vaincre finalement eût été équivalent à chanter l’Ave Maria en solo dans la basilique Saint Pierre. Au lieu de soupirer dans le souvenir de l’exaltation, je me retrouvais avec la lourde tâche de tuer ce désir que les ères fougueux comme vous insufflent aux jeunes filles encore inexpérimentées sur les choses de l’amour.
Il a mis bien du temps à disparaître ce désir. Il m’importunait à n’importe quelle heure, pendant les réunions, il s’installait dans nos draps entre mon homme et moi mais bien sûr j’étais seule à connaître sa présence. Sans trêve, je pensais à vous, à votre intention et votre combat pour me posséder cette nuit-là. Dans la journée je fermais les yeux pour mieux vous imaginer et construire le scénario que j’avais manqué. Je me sentais infidèle chaque seconde et pourtant je m’entreprenais à vivre en rêve cette passion faisant travailler mon imagination pour qu’elle soit différente à chaque levée du rideau. Dans le passé, j’avais mené un combat pour vous résister, au quotidien j’en menais un autre depuis les profondeurs de l’enfer. Jamais ne sont présentées des occasions similaires à celle de la nuit du lac. Je n’avais que mon souvenir pour me haïr et vous aimé un instant comme vous l’aviez souhaité.
Aujourd’hui j’ai voulu me venger de ces hommes, des hommes comme vous Bernard qui jouent avec le cœur des jeunes filles en fleur. A chaque étape de la vie ses faiblesses. Les jeunes filles sont fragiles face aux empressements des hommes. Les hommes mûrs quant à eux sont vulnérables lorsqu’ils sont installés dans une vie de couple. Ils ont besoin de la stabilité de la famille mais sont assaillis de doutes quand se présente une nouvelle femme qui leur plaît. Cher Bernard, vous n’avez pas échappé à ce dilemme, j’en ris diaboliquement tant il fut facile de vous piéger. Vous n’avez pas beaucoup réfléchi: la stabilité de la famille contre l’amour-passion. Le dernier l’a emporté haut la main. Vous voilà face à votre vie, face à vos choix Bernard. N’essayez pas de me chercher, de me retrouver, il en serait vain. Je disparais. Pour votre malheur. Pour votre bonheur. Vous déciderez.
Adieu.
Monica

Joséphine avait terminé la lecture. Tout le monde était resté silencieux comme si l’on venait d’achever la représentation d’une pièce de théâtre. Immobiles, nous attendions la tombée du rideau. Gold-Leaf rangea dans sa boîte les dominos. Je rassemblai dans mon sac les différents éléments qui étaient étalés sur le comptoir. Pas grand chose en fait. Le briquet de Gold-Leaf que je comptais usurper et puis un sous-bock de la marque stella artois: La bière qui donne du relief à notre plat pays.
- Celui-là, Joséphine, il date pas d’aujourd’hui dis-je en lui brandissant la rondelle de carton. Puis je le fourguais dans mon sac.
J’avais l’impression qu’une vague d’applaudissement allait déferler dans la salle. Pas à cause de ce que je venais de dire. Vous vous en doutez. Mais parce que l’histoire de Joséphine venait de prendre fin. Costard-Cravate ramassa sa sacoche qui était resté sur la table au soliflore d’où dépassait une tulipe en plastique. «Quel con!» Je l’entendis murmurer. Quel con, quel con, quel con! Ce chapelet de deux mots l’accompagna jusqu’à ce qu’il eut franchi la porte.

Il faisait nuit quand je sortis du bar de Joséphine. Gold-Leaf me serra la main. Il partit dans l’autre sens. «Sans rancune» me dit-il en me lançant un clin d’œil malicieux. «A bientôt pour la revanche, j’espère». «Je l’espère aussi» lui répondis-je. En descendant la rue de la Grange aux Belles, je consultai ma montre. Presque six heures. Il tombait une fine pluie. J’entrepris de rentrer à pieds. Au moins jusqu’à la Gare de l’Est en longeant le canal Saint Martin. Des crêpes congelées à la béchamel et aux champignons m’attendaient dans le congélateur. Ou peut-être ce couscous aux légumes déshydratés. Il suffisait juste de rajouter de l’eau chaude et le plat était prêt. J’aurai le temps d’éclaircir mes idées durant ma marche méditant aussi sur le conte de cette pauvre Joséphine. Elle avait pris partie. C’était son droit après tout. Elle pleurait secrètement sur le sors de Bernard qu’elle n’avait pas revu depuis longtemps. Bernard qui devait crever d’ennui quelque part seul dans un studio parisien. Mais surtout, je crois qu’elle souffrait de son absence plus que de son destin.
Une chose était sûre: je ne regrettais rien.

FIN

Sunday, January 08, 2012

CHASSE A L'HOMME - episode 6/7

«Alors? Ça vous en bouche un coin pas vrai Joséphine? m’avait dit Bernard. Dites-moi la vérité: vous a-t-on déjà adressé de pareilles lettres? Ah! Je me suis défendu Joséphine, je vous assure. J’ai résisté mais combien de temps pouvais-je?…»

Gold Leaf posa son dernier pion sur le formica de la table. Il m’en restait trois. C’était la deuxième partie consécutive que je perdais alors que j’avais mené quatre à trois dans cette première manche. Je me levai d’un bon:

- Joséphine bon sang, pourquoi avez-vous ces lettres? A ce moment, je crois que j’avais l’air un peu hystérique. Comment dire… je perdais le contrôle.

Joséphine ordonna les trois lettres, car en tout il y en avait trois, en éventail et les agita sous son nez avec un air narquois.

- Parce que Bernard me les a données. Enfin, non. Permettez-moi de corriger, il me les a confiées. Mais voyez-vous, je pense pas qu’il viendra les chercher. Elles ont atterrit dans ma boîte le jour où il a jugé qu’il était trop dangereux de les conserver dans sa propre demeure. C’était bien avant que Monica et lui emménagent ensemble.

- Allons, ne soyez pas si nerveuse, me dit Gold Leaf comme s’il ne prêtait aucune attention à l’histoire de Joséphine –c’était curieux d’ailleurs ce détachement de sa part. Toute la petite communauté rassemblée dans la salle semblait tenue en haleine par l’histoire de Bernard, sauf lui qui mélangeait placidement les dominos pour entreprendre une nouvelle partie. Ce n’est qu’un jeu Mademoiselle.

- Madame, corrigeais-je en arrangeant les dominos que je venais de piocher.

Depuis les baies vitrées, Patin-à-Roulettes se fraya un passage entre les chaises en formica et glissa jusqu’à nous. Il se saisit de la lettre que Joséphine avait déposé sur le comptoir et siffla en continu, vous savez de cette manière pour exprimer une surprise. Essayez pour voir. Voilà. A peu prés pareil. On s’attendait à un commentaire enthousiaste de sa part. Au contraire, son attitude montrait qu’il sombrait dans une profonde nostalgie.

Il regardait par terre ses patins qu’il faisait glisser. Le droit puis le gauche venaient alternativement choquer contre la partie inférieure du bar. Les mains accrochées au comptoir, il nageait dans ses souvenirs et nous en fit part à haute voix:

- Moi j’ai jamais eu qu’une histoire d’amour. C’était une fille plus âgée que moi. De neuf années. Elle m’appelait «petit mec». J’aimais bien. On s’était connu sur la pelouse du cinéma en plein air. Elle était venue en patins à roulettes elle aussi. Je ne l’avais pas remarquée mais à la fin de la séance elle m’interpella: «Et toi?! Tu descends en roue libre?». J’avais pas pigé sur le moment. Elle s’en rendit compte. Elle montra alors les patins à ses pieds et mima le geste de se barrer avec ses bras. Sur le chemin du retour, nous avons commenté le film. Je me suis toujours demandé pourquoi elle m’avait parlé à moi. Quand on s’est séparé devant son portail, nous avons convenu de nous revoir sans tarder. Elle avait l’air heureuse. De la poche de son chandail, elle avait sorti un petit bout de papier sur lequel elle nota son numéro. Lors de nos rencontres suivantes, nous n’arrêtions pas de parler. Elle d’elle et moi de moi. Quand je parlais, elle manifestait beaucoup d’intérêt. C’était agréable. Un thème nous plaisait particulièrement: le juste équilibre qu’il faut trouver dans la vie entre le temps consacré au travail et celui consacré au loisir et à la famille. Elle me plaisait, je crois que je lui plaisais aussi. Mais il ne s’est jamais rien passé. Elle était mon aînée, il était logique qu’elle prenne l’initiative. Cependant notre histoire a connu une impasse. Résignés comme si une force obscure nous condamnait à ne pas aller plus loin, nous avons cessé de nous voir.

J’avais écouté Patins-à-Roulettes et ne pu m’empêcher de lui dire:

- Pourquoi toujours attendre que l’autre se manifeste, qu’il ou elle fasse le premier pas. Regarde maintenant ce qu’il te reste, une occasion loupée. C’est tout. Tu es bien avancé avec cela.

Patins-à-Roulettes ne répondit rien. Je pouvais l’interpréter comme un assentiment ou comme une invitation à me taire. J’acceptais silencieusement les deux propositions. Il reposa la lettre sur le comptoir. Joséphine la remit dans son enveloppe avec ses taches opaques et l’enveloppe dans la boîte en fer. Gold leaf ne se lassait pas avec les dominos. Nous étions embarqués sur des manches de dix parties. Je tendis le bras vers son paquet et sortis une cigarette: «vous permettez?». Il prit un briquet dans sa poche et le déposa à coté des dominos. J’observai Joséphine et ses lettres du coin de l’œil.

- Et alors?

C’était ma voix. J’avais repris mon calme.

- C’est qu’avec le double six, je terminerais la partie en deux coups, m’annonça Gold-Leaf.

- Non, c’est pas à vous que je cause lui rétorquai-je, c’est à Joséphine. Je me tournai vers elle: alors, quoi? Elle lui envoie des lettres pour lui chauffer les sangs et puis?

Joséphine eut un petit rire bref et sec. Sur quoi j’arquais les sourcils. «Quand Bernard me montra les lettres, reprit Joséphine, son contenu n’était plus actuel. Il avait succombé. Il avait déjà mis du charbon dans la locomotive et elle avait démarré à toute vapeur.»

- En voilà un qui a du plomb dans la cervelle, commenta Patins-à-Roulette.

Il était monté sur un tabouret du comptoir, les roues de ses pieds calées sur la barre inférieure. De la poche de sa parka, il avait sorti un petit porte-clé ballon-de foot et le faisait rebondir sur le comptoir.

«Ne croyez pas si bien dire, poursuivit Joséphine. Bernard avait déjà entrepris une double vie; il voyait Monica secrètement et rentrait au foyer le soir comme un bon père de famille. Il offrait des fleurs à Petra dans ses moments aigus de culpabilité, emmenait ses fils à l’opéra voir des ballets russes durant lesquels Marcus et Angelus s’emmerdaient profondément entre nous soit dit. Mais pour ne pas offenser leur père et faire honneur à ses soudaines attentions, ils se taisaient. Bernard s’évertuait, se confondait en bonnes actions pour calfeutrer cette aventure qui, pensait-il se terminerait rapidement. Mais il n’était pas dans une amourette Bernard, je le voyais bien. Son intérêt grossissait et menaçait de tomber sur sa vie comme une avalanche. C’est que la petite était piquée elle aussi. A en croire les lettres, les heures interminables où elle l’attendait pour le voir ne serait-ce qu’une minute.

Puis un jour, il finit par m’avouer l’inavouable:

- J’ai envie de me lancer dans une nouvelle aventure avec elle. Ce n’est pas qu’une histoire de fesses, merde! Ne me regardez pas avec ces yeux Joséphine. Vous le savez comme moi, Petra est superbe et intelligente, pleine de créativité, tenez, elle a même remporté un prix au salon des sapins de Noël. Pour la meilleur innovation dans la catégorie «décoration d’intérieur». Mais entre nous, il n’y a jamais eu de passions. Il s’agit d’une entente respectueuse et tendre. Elle ne me remplit pas comme Monica. Monica est mes yeux, mon goût, mes pensées. Chaque pas que je fais, je souhaite qu’elle le fasse avec moi, qu’elle s’émerveille à mes côtés. Elle est gaie et terriblement talentueuse. Elle me supplie de ne pas en rester-là, de faire volte-face. De donner un tournant à ma vie. Son écriture est un théâtre vivant dont elle m’offre la représentation tous les jours. Joséphine, on ne vit qu’une fois! Si je sens que je peux être heureux tous les jours avec elle, pourquoi me priver? Pourquoi m’absoudre. J’ai le cœur dévoré et les mains brûlantes de désir. Désir de me lancer corps et âme dans cette nouvelle aventure. Pourquoi devrai-je me refuser Joséphine? Quel est le plus criminel? Vivre platement avec ma femme et feindre l’amour conjugal ou être honnête, dire adieu à ce que j’ai conquis pour la femme que j’aime vraiment».

- Demandez à Anna Gavalda, dis-je en posant un domino.

Joséphine était restée sourde à mon commentaire. Elle dit qu’elle n’avait rien répondu à Bernard. Elle lui avait seulement prêté une oreille forte. «Ayant terminé sa plaidoirie il paya ses consommations et s’en alla. Ce soir-là, il n’avait pas pris de kirs.

- Misez sur Caramel pour moi vendredi Joséphine. La course à Cagnes-sur-Mer.

J’avais noté son pari et il avait disparu dans la rue».

FIN DE L EPISODE 6

Saturday, December 17, 2011

CHASSE A L'HOMME - épisode 5/7

- Eh! Vous! Vous n’allez pas vous faire la malle maintenant! dit Joséphine à mon intention.

Je lui répondis que non, qu’elle se rassure, que je souhaitais juste déplier mes jambes quelques instants. Dans le reflet de la vitre, je voyais qu’elle m’observait. D’après ce que je pouvais en juger ses regards était peu courtois.

- Oui, revenez un peu par ici, m’interpella de nouveau Joséphine. La Bernard story n’est pas terminée. Prenez cela pour information.

- Je le vois bien que vous n’êtes pas au bout de ses peines, lui répondis-je en attrapant une boîte en bois qui traînait sur une table. Vous savez jouer aux dominos demandais-je à Gold Leaf?

Il paru surpris puis, recroquevillant sa main sur son nœud de cravate, il tira dessus accompagnant son geste d’une étirement du cou, remonta ses manches et nous commençâmes à remuer les pièces face contre table. «Ça me rappelle un club de vacances où j’ai séjourné commenta-t-il sans cacher son enthousiasme. Je présidais le cercle. Le cercle des amis du domino. Un truc bien, je vous le dis». Je souriais. Il est des époques de la vie où chaque geste n’est que la répétition d’une scène déjà vécue. On appelle ça le souvenir.

- Alors quoi!? Il l’a attrapée cette belette? demanda le jeune aux patins, comment vous l’appelez déjà?

- Monica, jeune homme. Non, c’est elle qui l’a attrapé. C’était à prévoir comme je vous ai laissé entendre, répondit Joséphine.

- Dépend, souffla Patins-à-Roulette depuis sa chaise.

- Ils se sont revus. D’abord avec parcimonie. Ils se voyaient au «café-crème», rive gauche, elle lui glissait des lettres.

- Parce qu’ils venaient pas dans vot’ rade? interrompit Patins-à-Roulette

- Non, vous pensez bien. Venir ici aurait pu générer des ragots dans le quartier. Et puis arrêtez de jouer de la roulette avec vos patins, c’est horripilant à la fin! Les premiers mois de leur histoire, comme je vous disais, c’était des rencontres courtoises même si au fond d’eux, il existait déjà une intention bien formée. Un désir que l’amie Monica prenait un malin plaisir à affûter de la pointe de sa plume. Bernard était troublé et elle, elle revenait à la charge avec une patience de chasseur. Elle déplia une des lettres qu’elle tenait dans sa boîte.

Cher Bernard,

Que peut faire un homme en présence d'une femme qui ouvre le bal des confidences et s'empresse d'ajouter qu'elle n'est qu'une illusion? Il cherchera à s'assurer que cette femme n'est pas le fruit de son imagination comme honteusement elle le prétend. Ainsi donc vous avez réagi. Laissez-moi vous mettre à l'aise marquis. Je ne voudrais voir naître aucune équivoque. Cette femme qui vous écrit est bien celle que vous connaissez. Quel autre aspect pourrait-elle avoir? Elle vous entretient par lettre car elle n'a que ce moyen mais si elle se trouvait en face de vous, elle vous communiquerait de vive voix. Et si vous consentiez à partager avec elle les plaisirs de la chair, c'est avec elle que vous auriez à traiter et point avec une autre... à votre regret peut-être. Pourquoi lui jetez-vous au visage ses aveux? Plus simple. Pourquoi me jetez-vous au visage mes aveux en leur reprochant de n'être point assumés. Marquis, vous me laissez bien sceptique.

Sceptique et consternée d'apprendre que vous refusez invoquant des motifs désespérément hors de propos. Que j'eusse été une de vos étudiantes constituerait donc une barrière que votre morale se refuse de franchir. Cet argument se passe de tout commentaire tant il est grotesque. Je me demande s'il ne s'agit pas d'une mauvaise plaisanterie de votre part. Allons marquis, n'avez-vous de cesse de jouer avec moi! Dans l'hypothèse où vous ayez foi en l'authenticité de cet argument, je me risquerais à vous révéler une chose, marquis: vous souffrez de confusion voire de contradiction. Car tout en vous, vos propos implicites, votre comportement, vos allusions répétées invitent à croire que c'est précisément une espèce qu'ardemment vous chassez. Dois-je alors comprendre que c'est parce que mon temps d'appartenance à cette espèce est révolu que je suis exclue des cibles de vos tirs? Je me meurs marquis!

Le second argument n'est en revanche pas dépourvu de sens mais il ne saurait être avancé pour le cas qui nous concerne. Puisque vous misez sur la discrétion lors de vos aventures, il me paraît judicieux de choisir des personnes situées hors du cercle de vos relations. Je ne vois cependant sur notre orbite graviter que deux électrons: vous et moi... Il y a peut-être des sauts d'énergie mais ils sont bien rares. Est-ce cela qui justifie le quantitatif "beaucoup trop" que vous apposez à "personnes en commun".

Pour ajouter à mon trouble, car j'essaye en vain de comprendre votre logique, vous condamnez une morale que vous réhabilitez quelques lignes plus loin.

Si je m'en remets à mon analyse marquis, vous m'exposez un refus froid et pragmatique. Et comment pourrais-je alors me résigner? Je ne suis assoiffée que d'une seule chair; la votre. Vous me souhaitez l'exquis mais c'est avec vous que je l'envisageais. Ce soupçon de mansuétude ne m'offre aucune consolation; vous me souhaitez ce que vous pourriez me donner et délibérément vous me le refusez.

De plus, tout comme il n'existe qu'un seul antidote à un poison, il n'existait qu'une seule voie pour être délivrée de ma malédiction. Cette voie, ce chemin, c'était vous. C'était vous et vous n'êtes point disposé à l'ouvrir. Ah! je suis bien trop désespérée pour poursuivre. Il ne me reste que le replis de mon coude pour abriter mes yeux et l'affliction qui s'y lit maintenant. Il semble que je sois juste capable d'enflammer votre cruauté et jamais d'éveiller vos égards. Marquis, adieu.

De l'épicentre de l'infortune

Justine

«Il y eut un jour où je le vis débouler comme s’il avait le diable aux trousses, poursuivit Joséphine après avoir lu la lettre à voix haute. Ce jour-là, il n’était ni question de kir royal, ni de café. Il avait une de ces mines! Et les joues empourprées et le col de la chemise qui prenait des ondulations, et la montre qui cachait sa face sur le poignet et les cheveux en bataille. Il paraissait avoir couru une heure de footing sous le soleil de Palavas.

- J’ai jamais eu envie d’elle, Joséphine. Enfin je veux dire… quand je l’ai revue, je l’ai trouvé très attirante, je vous l’ai dit, mais à partir de là, je l’ai regardé comme un fantasme rien de plus. Je n’avais pas l’intention de la courtiser ni même de la revoir. Mais il y avait ces provocations irrésistibles. Irrésistibles, vous entendez! Lisez plutôt cette lettre Joséphine. C’est ahurissant.

Il m’avait tendu une enveloppe froissée. Il avait dû l’envoyer à la poubelle après lecture puis la repêcher à posteriori, comme la précédente. En outre elle possédait des taches de gras par-ci par-là.

«C’est la deuxième qu’elle m’envoie m’avait dit Bernard. Je me suis défendu de ses avances bien sûr. Elle m’appelle «marquis»! Elle se prend pour Justine c’est incroyable. Lisez, mais lisez donc me harcelait Bernard. Sur ce, il m’avait arraché l’enveloppe des mains et avait sorti lui même la lettre en me la mettant sous le nez. C’était une lettre d’invitation à la passion avec quelque froideur et quelque distance. Elle était imprimée sur un papier de format A4, rien de plus ordinaire.

Alors nous y sommes. Enfin vous m'éclairez. La bestialité, l'animalité, la spontanéité. Trois facteurs qui sont loin de régir notre relation effectivement. Voici donc en quoi vous êtes empêché de la concevoir. Comme cela est limpide.

Vous refusez car vous ne voulez rien planifier. C'est bien légitime et correct. Pourquoi vous obstinez-vous avec vos miséreux arguments alors qu'il y a là une explication si simple?

Ainsi donc vous définissez un nouveau terrain de lutte dans lequel vous nous dressez l'un contre l'autre; vous affectant le corps, moi le verbe. Mais il n'y a nulle raison de nous opposer de la sorte. Si je cherchais la matière cérébrale en vous, je n'aurais aucune raison de vous écrire. Comprenez, vous jouez votre rôle à la perfection marquis. Je m'incline.

Vous trouvez dans mes textes des envolées lyriques? Vous parlez de mon style? Il est des plus communs pourtant. Je n'ai glissé aucune folie dans ma prose sinon dans mes propos. Vous référiez-vous à cela? J'atteste; ils étaient bien fous mes propos. Encore, j'en tremble marquis.

Votre style quant à vous - puisque vous lancez le sujet - est bien évasif. J'en déduis au semis de vos pointillés que je rencontre dans les allées de vos phrases. Vous plantez des bref, vous faites l'impasse sur les transitions, vous arrosez vos textes de connotations lubriques. Et vous n'aimez pas écrire. Vous préférez l'action, pure, brève et intense. Il n'y a guerre que les sorciers, les sorcières qui affectent du goût pour les deux. Ou plutôt qui arrivent à loger dans un seul et même corps le tempérament fougueux du Don Juan et le prosateur talentueux.

Cela dit, je suis bien en colère. Chaque fois, vous me traînez dans vos allusions. Racontez. Racontez donc ce qui pourrait choquer, vous dîtes, mon innocence. Versez-moi pour le moins une obole: vos confidences. Sans quoi je serais tentée, trop facilement peut-être, de voir en vous un mythomane. La fabulation serait-elle contagieuse?

Allez! Je sens une autre fois que la nuit nous appelle. Vous, les femmes. Moi, les feuilles. Quel sera le plus euphorisant à terme? En dépit de vos talents marquis, vous ne pouvez répondre. Cela, vous ne pouvez en juger.

De ces plaines désertiques du nom de l'Infortune, où vous m'avez conduite, je vous écris et je vous écrirai.

FIN DE L EPISODE 5