Friday, September 28, 2012

CAUCHEMAR SOUS LARIAM (3)


A Carbonne, 2002


                J’ai pensé à la création d’un nouveau prix littéraire: le prix du cauchemar. J’ai pensé à la création de ce prix parce que forcément, s’il existait et que je me présentais, je gagnerais.
                Dans celui-ci la maison était attaquée par un commando. On venait tout juste de repérer des personnes, mitraillettes au bras, postées sur le toit de la maison. Sans savoir ce qu’elles faisaient là, on les observait depuis la véranda, le seul endroit de la maison où l’on avait une vue panoramique sur le toit. Un membre du groupe, du nôtre, le seul armé, décidait de sortir et de rejoindre ces envahisseurs sur le toit pour tenter des pourparlers. Il planait au sein de la famille un sentiment d’épuisement et de lutte inutile. En gros, on comprenait que c’était la fin de tout. On se sentait comme des fugitifs subitement serrés par leurs poursuiveurs. Le commando pénétrait dans la maison et commençait à investir les lieux, occupant toutes les pièces. Sans tenir compte de nous, ils prenaient possession. Mais jusque là ils ne nous maltraitaient pas. J’étais la seule à être au courant de leur intention. J’en déduis que j’étais la personne qui avait tenté les pourparlers avec les envahisseurs sur le toit et que donc j’étais armée. C’est que le subconscient il te dit pas tout dans tes rêves, il te balance des personnages et ensuite il te donne des pistes pour que tu recolles les morceaux, histoire de voir si tu suis. C’est un exercice difficile auquel peu de gens se prêtent s’abritant souvent avec des «je ne me rappelle pas…». Mais ce n’est pas une épreuve du bac ni pour entrer en école d’ingénieur donc on s’en fou.
                Le commando avait envahit donc. Il fallait leur préparer la bouffe, les lits, etc… Les autres pensaient que c’était un simple squat, moi je savais que c’était une expropriation forcée.
                J’étais la seule de la famille à connaître le destin réel qui nous était réservé. C’est dire, les autres croyaient que nous avions des hôtes passagers, armés. J’essayais donc de traiter nos futurs tortionnaires comme des hôtes quelconques et eux en retour se comportaient courtoisement mais non sans afficher une supériorité.
                Le malaise est venu quand une femme du commando à commencer à faire des plans en disant que lorsque la maison serait rasée, elle établirait un carré de jardin ici-même. Toute la famille s’est regardée sans rien comprendre.
                Alors j’ai pris la femme du commando à part en lui disant «ok, vous aurez ce que vous voulez mais je me charge moi même d’annoncer le destin qui nous attend à ma famille»
                Peu à peu, nous nous sentions prisonniers, pris au piège dans un huit clos et la mort semblait notre seule issue. Nous serions battus car nous ne pouvions nous défendre et nous ne pouvions nous défendre car nous n’avions pas d’armes. Pas faute de courage ou d’idée mais faute de canons et de chars. Et puis à 7h29, l’infirmière a sonné. Le ding dong de la porte d’entrée m’a réveillé et c’est tant mieux car j’ignore comment je me serais dépêtrée de cette situation.

Sunday, September 16, 2012

CAUCHEMAR SOUS LARIAM (2)


Deux semaines après le début de la prise de Lariam, j’écrivais ces notes retrouvées dans mon journal de voyage:
            Depuis plusieurs nuits je fais des rêves atroces: une tuerie où un groupe de personnes (dont je faisais partie) se tirent à bout portant et se transpercent le ventre. Le sang et la chair giclent. Ensuite, j'ai rêvé de Bénédicte; elle était devenue folle et dangereuse. Une folie qui ressemblait à celle de Deneuve dans "Répulsion". Elle semblait capable de tuer quelqu'un sur le champ par n'importe quel moyen. Ces yeux surtout faisaient peur. Enfin, une chambre où se tenait une femme condamnée à mort était le décor de mon troisième rêve. Elle allait être tuée, elle se tenait petite derrière les barreaux. Son fiancé était là, lui tenait la main pour l'accompagner dans la mort. Elle souffrait et son visage n'exprimait que la terreur, aucune autre émotion ne semblait habiter son corps. De plus, elle était enceinte. Cela n’avait pas empêché la programmation de son exécution. Le couple qui avait été victime du crime qu'elle avait commis (quel crime? je ne sais pas), un homme et une femme d'une 50aine d'années, regardait la scène par une petite fenêtre incrustée dans la porte de la cellule. En effet, les plaignants ont le droit d'assister à l'exécution, je l’avais lu lorsque je tentais d’écrire une nouvelle sur le sujet. L'idée de regarder quelqu'un mourir et d'en éprouver une certaine satisfaction est bien plus qu’atroce à mes yeux. Elle fait partie de ces choses qui errent dans un monde extérieur au genre humain. Cette idée lui serait étrangère. Mais dans toute forme vivante il y a ce que l’on pourrait appeler des anomalies.
En temps normal je fais des cauchemars bien sûr mais là c'est un concentré express. J'ignore comment l'interpréter. Certainement comme le reflet des multiples tensions que j'ai connu depuis le début du voyage. Je ne pensais pas que cela avait pris autant d'ampleur dans mon esprit.

Monday, September 10, 2012

CAUCHEMAR SOUS LARIAM

Avant propos. Il y a maintenant plus de 10 ans, à l’approche de ma deuxième entrée dans le sous-continent indien, un médecin m’a prescrit du Lariam comme anti-paludéen. Mes rencontres de routards sont l’occasion d’échanger des expériences sur le sujet et je dois bien conclure que la majorité a souffert des mêmes troubles que moi : tachycardie, insomnies, maux de têtes, angoisses… Mais ce qui intrigue le plus mes auditeurs dans ces circonstances c’est quand je leur révèle qu’à cette époque j’ai noté sur papier mes cauchemars. Car les cauchemars sont aussi un thème récurrent que joue le Lariam sur notre organisme. Bien au delà du voyage je retranscrivais tel un scribe de la psyché ces voyages de l’inconscient qui me laissaient certes dubitative mais guerre préoccupée. Il est bien là une chose qui m’a toujours fasciné: les effets du Lariam perdurent bien après la prise ce qui signifie que la molécule laisse une empreinte de son passage. Par quel mécanisme? Mystère. Aujourd’hui les effets secondaires du Lariam sont mieux pris en compte (ils étaient à mon avis parfaitement connus à l’époque) et les personnes concernées semblent plus averties. Cependant le médicament traîne toujours sur le marché.


Je suis dans une forêt verdoyante. Avec une bande. Nous traversons un pont en pierre au milieu de cette forêt épaisse. De part et d'autre c'est la jungle angoissante, un chaos d'arbres, de végétaux étriqués style "La voie royale". Je me trouve dans les bras d'un homme qui me murmure des choses tendres à l’oreille tout en me faisant grimper sur le muret du pont. Tout en continuant de m'apprivoiser avec ses mots de sorcier il dégage son étreinte et, montrant un sourire diabolique, me pousse lentement dans le vide. Il y a une hauteur de 30 mètres environ et je m'agrippe à ses bras maléfiques ne pouvant croire que je bascule de façon irréversible. Dans une ultime poussée de sa part je tombe dans le vide, roulant sur la terre en contre bas. J’atterris consciente et vois les autres en haut, très haut me faire des signes d'adieu. Je ne crie pas. Instinctivement, je comprends que je ne suis pas morte mais condamnée à occuper cet espace n'ayant pour autre compagnie les arbres hostiles et les bêtes féroces. Quelques semaines plus tard, le clan revient pour vérifier l’avancée de ma décomposition. Je gis latéralement dans une mare hideuse et noire. Mon corps flotte. Je suis morte sans l'être. Ils entreprennent alors la remontée de mon cadavre au bout d'une corde. Mon corps se fraye un passage entre les branches. Une fois hissée, je pourrais profiter de cette opportunité pour m’évader. J’ai en effet retrouvé le sentier tracé dans cette jungle mais je décide de ne donner aucun signe de vie. Le clan constatant ma mort de façon formelle jette de nouveau mon corps par dessus le pont exactement comme un des leurs l'avait fait auparavant. Je retrouve mon antre où j'avais commencé ma mort, heureuse d'y nourrir le désir de hanter à tout jamais les lieux.

Sunday, July 01, 2012

ANECDOTES



Mon Oncle. Instinctivement vous imaginez un homme haut de taille, la mine patibulaire mais un peu égarée, longiligne, un pipe coincée entre les lèvres et un pardessus sans forme accroché sur les épaules. Vous n’y êtes pas du tout. Mais je voulais commencer ce post comme ça. Car si vous n’y trouvez pas les créations de Tati, vous pourrez au moins y lire les histoires de Tonton. Elles ne datent pas d’hier mais elles étaient là, sorties de ma plume, enfouies au fond des pages, notées au terme d’un repas familial, lorsque le café refroidissait dans la verseuse et que les estomacs repus, commençaient la phase non sans peine de digestion.
Espion ou scribe?

Il y a plusieurs années, mon oncle et sa compagne partaient visiter le musée d’art contemporain de Milan avec un couple d’amis sujet aux engueulades. Ils habitaient Nice à l’époque et la capitale lombarde constituait une destination de choix pour sa proximité. Au cours du trajet, tous embarqués dans la même auto, la femme du couple en question est prise de doute: elle pense avoir laissé sur secteur le fer à repasser. Ils sont à mi chemin entre les deux villes; l’idée de revenir sur leurs pas pour vérifier l’état de l’appareil ménager est rapidement exclu d’autant plus qu’il s’agit d’un doute. D’un doute seulement. Au pire, il chauffe et rend l’âme. Personne ne pleurera un fer à repasser mais voilà notre protagoniste prise de douleurs terribles à l’estomac. Il faut trouver un hôpital en Italie. Aux urgences, il y a beaucoup d’attente. Un interne dépité annonce à son collègue: «ce soir, trois malades, trois morts». Sans attendre leur tour dans le couloir qui mène à une morgue potentielle, l’équipe en vadrouille décide sur le champ de quitter les lieux. Il est aux alentours de onze heures du soir et temps de trouver dare-dare un hôtel où passer la nuit. Milan n’est pas encore rendue. C’est à Gêne port lugubre et désert qu’ils décident d’établir le campement. Tous les hôtels sont malheureusement complet. Il ne reste qu’un établissement de luxe dont le prix de la chambre ne sera connu qu’au petit matin… Arrivés à Milan, il est midi sonnante et ils s’attablent pour le déjeuner. Un conflit éclate au cours du repas sur l’origine de la viande: la femme du couple défend qu’il s’agit d’agneau, l’homme affirme que c’est du bœuf. Ne pouvant trouver un terrain d’entente, l’homme en colère quitte la table sans donner aucune explication. Ils se retrouveront dans un glacier de la ville et finiront par visiter le musée qui rappelons-le était le but de l’excursion.

Ce même couple aux fantaisies mémorables part un jour sur la Costa Brava en vacances. A ce stade de la réunion familiale, je me ressers du café froid, passe outre la digestion en péril et ne désire plus quitter la table. Même, si certains ronflements montent des chaises voisines, je me tiens à l’écoute, les oreilles pointées vers la source. Le narrateur fait rouler un épais bouchon de liège entre ses doigts, triture la ferraille qui l’encercle. Le couple se loge dans une petite pension de la côte. A la fin du séjour, la femme découvre au milieu des vêtements emportés pour le voyage une liasse de billets. Il est décidé sur le champ de taire la trouvaille miraculeuse des fois que les propriétaires de la pension y verraient un lien avec une réclamation de clients antérieurs. C’est l’allégresse. Les vacances touchent à leur fin mais pourquoi ne pas s’offrir un bon gueuleton dans un restaurant ainsi qu’une nuit en pâture avec la jet set méditerranéenne. Ils mettent leur projet à exécution, heureux comme des princes.
Quelques mois plus tard, arrive le premier tiers des impôts. La femme a l’habitude de conserver une somme en liquide dans l’armoire de la chambre à coucher dans la demeure matrimoniale. Les piles de vêtements bien repassés sont mises sans dessus-dessous. Impossible de mettre la main sur l’argent destiné au trésor public. La facture du cinq étoiles s’en souvient encore.

            Récemment sur la route du grand Sud, je m’arrête à un déjeuner pour le saluer. C’est enfin le début de l’été et il fait enfin chaud. Je gare une Ibiza flambant neuve, rayée par mes soins au contact d’un buisson au début invisible, sous les platanes. La douleur d’une absence pèse. Maintenant, partout où l’on va dans ce grand Sud, elle pèse. On franchit le pas des maisons et elle pèse doublement, triplement. Peu importe, les photos en noir et blanc sont sorties. Je les regarde et apprends de nouvelles anecdotes. Cette fois pas le temps de noter. Nous faisons les 100 pas devant la bibliothèque. Certains ouvrages que je reconnais me renvoient dans le passé. Un fauteuil, des livres, un tapis en coco. Oui, j’en prends. Ne t’inquiète pas. «Ah mais attends, tu as lu ce truc?» Mon oncle est parti chercher un numéro de Marianne. Récent. «Écoute ce poème». La vague du siècle déferle. THE wave.

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies
Doux petits musiciens

soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manœuvres désœuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers 

Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou bien du Finisterre
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres 

Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer
où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boîte à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés 


            Volontiers, je lui prends le magazine des mains pour finir cette lecture qui s’est vu barrée par ses sanglots.

Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd’hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des bombes incendiaires labourant vos rizières


On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos


Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez. 


          
            Il s’est ressaisi: «Tu te rends compte de la contemporanéité de ce texte». C’est Jacques Prévert. En 1951.

            Repartie au volant de la petite noire, il faudra avaler ça. Je prends la rapide puis ressors. Axe parallèle. Après-midi chaud. Je me perds dans la sous-préfecture pour m’éclipser un peu plus loin. Un panneau indique un coin rupestre. Je m’y engage, arrive sur une place, me gare. Sur la plaque, il est écrit: «richesse intérieure». La destination finale m’accueille:
-         Je t’attendais
-         Et moi, j’ai quelque chose à te raconter

Monday, April 09, 2012

Dérive sur plateforme

Dérive sur le roman «Plateforme» de Michel Houellebecq

Houellebecq me surprend et me surprendra toujours. Dans le train, je termine Plateforme, un roman rédigé sous la forme autobiographique. Commence à la mort de son père. Se termine par «l’entrevue» de sa propre mort. A la fin du livre, bien sûr je vous le dis tout de suite, l’auteur n’est pas mort mais semble quand même s’attrister; «On m’oubliera. On m’oubliera vite». Ça colle pas trop avec le personnage que l’on connaît, indifférent à tout, y compris sa propre vie. L’écriture est avant tout vanité nous dit Xingjian. Houellebecq n’échappera donc pas à la règle. Découverte n°1.

Dès les particules, Houellebecq m’est apparu plus comme un sociologue qu’un écrivain. D’autres n’y ont vu que du feu, du sexe, de l’opprobre et m’ont mis en garde: «ah tu verras ce livre-là, j’ai pas pu aller jusqu’à la fin». Moi si. C’est comme si les crochets, sexe, feu, drame, sang, saloperie posés ça et là sur la paroi du roman n’avaient en rien gêné ma progression. Préoccupée j’étais par ce qui se tramait en dessous. En dessous des lignes. Ses théories sur la sexualité, celle qui s’applique à la version occidentale de l’espèce humaine, sont cruelles de vérité. Mode de vie aseptisé et réglementé, bestialité étourdie, endormie, parfois anesthésiée à jamais. Perte de l’instinct voire. La dessus vient se greffer la monogamie, pur héritage judéo-chrétien que même les partenaires les plus profondément païens ne peuvent extraire du testament qu’ils ont reçu. Qui oserait une rature, une rayure sur ce beau document parcheminé de promesses reluisantes sur l’avenir du couple? Qui oserait un gribouillis manifestant notre refus d’une condamnation au partenaire unique? Facile à dire. Je m’en suis rendu compte quand je me suis trouvée face au problème. Oui, d’accord j’étais d’accord mais finalement devant les faits c’est devenu différent. J’argumentais à en perdre la mine, je citais, je référais tant et plus que le Don Juan en question m’accusait de plagiat «ça, tu l’auras copié de quelques livres…» à la fin de sa lecture. J’étais peut-être trompée mais j’épinglais ce beau compliment telle une cocarde sur mon blouson. Bataille perdue.

Vous l’avez compris, pour accepter une chose qui était jusque là condamnable - pour ceux qui auraient perdu le fil nous y sommes toujours, oui au chapitre de l’infidélité - il faut qu’elle soit pratiquée à égalité par les deux partenaires. Et ça c’est risqué car les hommes s’y prêteront plus volontiers que les femmes. Pourquoi? Je ne sais quel soubassement culturel universel, quelque condamnation hormonale, quelque loi de la nature divine, quelque désir de foyer et d’enfanter qui n’existe ni chez le mâle ni chez sa descendance portant le Y. Nous voilà bien. Ce n’est pas une découverte.

Problème quasi insoluble. Le temps. Souvent je dis ça quand je sais la chose vaine. Le temps vaincra, cette situation inextricable, ce sac de nœuds, cet atavisme rampant. Car le temps transforme. Il veut bien si la volonté est de la partie. Pour revenir à Houellebecq son analyse tient le coup. A cela, il ajoute un autre facteur qui vient aggraver l’état de l’instinct de cette version occidentale de l’espèce donc: le changement des rapports homme / femme. Dans une monde bipolaire, le pôle qui domine l’autre est bien aise et, cela va de soi, se trouve bien dépourvu quand subitement le pôle faible acquiert de la puissance. Une situation bien confortable la domination au final. Souvent notre seule erreur est de perpétuer les privilèges qui nous sont octroyés. Les mâles seraient donc déstabilisés par l’ascension sociale des femmes. Ils voudraient bien revenir à des amantes simples et douces dont la perspective d’un foyer familial stable et bien entretenu était la clé de leur bonheur. Trop compliquées les femmes du même espace géographique et culturel? Ils s’en vont chercher ailleurs, là où les mœurs ne courent pas si vite. Houellebecq a compris: le tourisme sexuel c’est une solution pour les hommes seuls. Cadres de préférence. Riche ou non. Une seul voyage en avion pourrait voir s’écraser cet ennui sentimental qui perdure au fin fond des bureaux et des salles VIP. Projection dans ces portraits d’hommes occidentaux? Qu’importe. Enfin non. C’est plus fort que moi. Je me demande toujours comment a travaillé un auteur pour écrire un roman. Est-il allé sur place pour expérimenter ou s’est-il contenté de la documentation? Mes questions restent en suspens. Pas de découverte.

Son analyse de l’homme occidental n’est pas fausse donc. Il nous l’expose, l’explose? Il aurait pu tout aussi bien prendre le contre pied; si les mâles vivent trop mal cette rupture du mode relationnel homme-femme traditionnel, ils n’ont qu’à faire preuve d’adaptation. Evolution face aux changements plutôt que jouer les enfants boudeurs. Mais non, il n’en est pas ainsi. Il va même jusqu’à analyser les prostituées thaï. Ils les présentent comme libres, plutôt détachées. Ce qu’elles ressentent réellement reste à vérifier. Beaucoup sont éduquées selon un mode traditionnel. L’argent qu’elles touchent doit certes constituer une forte compensation mais gagner sa vie de cette manière ne doit pas toujours être une partie de plaisir. Si les hommes fuient, se pose le problème suivant: qu’ont à se mettre ces femmes restantes sous la dent. Peut être que la consommation de l’instinct par les femmes fera l’objet d’un autre livre? Découverte.

Si l’on résume, Houellebecq sort son feutre rouge et souligne: la société occidentale traverse une crise qui touche les deux genres. Une première révolution a vu le jour dans les années 70. On sais pas très bien si on en est venu à bout où si l’on est tout simplement revenu dans une mode bourgeois, monogame et tranquille. Un mode qui au final ne nous convient pas. Houellebecq se questionne sur une seconde révolution. Et là, petit intermède. Diling Diling. Un tintement de clochette et l’image se fait vaporeuse, presque opaque, grise, blanche et noire, le souvenir se forme. C’est Pauline à Paris qui a pointé son index sur MH et m’avait entraîné sur le débat. Pauline, une amie de l’école de ciné. Elle vivait à deux pas de la rue de Cîteaux dans une chambre cosy sous les toits. Voisines pour ainsi dire, nos rencontres fortuites nous conduisaient devant un plat de pâtes chez elle assises sur le canapé face à des poutres-étagères croulant sous les livres qui me fascinaient. Pas de confusion, ce qui me fascinait c’était tout autant la force, la robustesse des poutres supportant le poids de tous ces volumes y compris des encyclopédies (à l’époque la toile était encore en train de se tisser) que la quantité d’ouvrages présents dans un si petit espace. Elle me parlait de Houellebecq, m’expliquer pourquoi «extension du domaine de la lutte». Quelle lutte? Celle qui aboutira à la deuxième révolution. Tu comprends maintenant? C’était en 1997-1998. Diling diling. Fin du souvenir.

Avec ce roman, «Plateforme», on dirait qu’il n’a pas encore trouvé la solution. Le même thème y est illustré, bien documenté, parfaitement réaliste au moins pour certains personnages. Chose nouvelle tout de même; il essaye de nous parler d’amour. Au début du roman, le personnage principal, soit l’auteur, est complètement désabusé face à ses relations avec les femmes. Finalement il en rencontre une qui lui convient, ce qui peut arriver certes. Alors il reprend un peu goût à la vie mais en somme on s’en fou. Ce que l’on a du mal à croire c’est que cette nana qui n’a, pour le moins dans le roman, aucun défaut, arrive à s’intéresser à lui. Il y a peut-être l’aspect physique. On ne sait pas. Il finit par s’installer avec elle parce que «ça colle». Et pourquoi ça? Parce qu’elle a le don du don. Quoi? Elle est capable de donner gratuitement, et ça, ça le séduit définitivement. Il restera avec elle. J’ajouterais là un commentaire personnel. Ce qui est incroyable chez les gens qui parlent du don avec emphase, c’est qu’ils sont capables de l’identifier sur autrui mais pas foutus de se l’appliquer à eux-mêmes. Ils approuvent, se fascinent, ont de l’estime pour ceux qui donnent mais n’ont jamais analysé leur capacité à donner et cela leur paraît normal. Voilà.

L’auteur est bien aise d’avoir trouvé cette femme qui finalement mène la danse. Tant mieux. Il n’y a pas de problèmes économiques dans leur couple. Milieu des cadres. Voyage, porte jarretelle, couple fois deux, échanges modernes, etc, etc, etc... Vers la fin du livre, il la fait mourir dans un attentat. Mince, je vous l’ai dit. Si vous comptiez lire le livre c’est foutu. Qu’il le veuille ou non, l’auteur (et quand on sait de quel auteur il s’agit, on écarquille les yeux) atteint le romanesque. Un romanesque moderne. L’auteur perd sa bien aimée. Plusieurs mois de psychiatrie, plusieurs mois prostré. Il fini par s’isoler pour écrire un livre. Si c’est pas romanesque ça. Il s’isole à Pattaya. Je n’ai pas connu Pattaya. J’ai eu envie d’y aller. C’était pas sur ma route mais c’était pas la raison. La vraie raison c’est que la faune n’était pas la mienne. Et alors? Curiosité manqué. Ville de merde. Attention pas merde au sens péjoratif. Un sens nouveau. Un sens qui intrigue. Tiens, ce lieu n’est nulle part sur les cartes. Allons-y! Ou: tiens, ce lieu, personne n’y va, allons-y!

Vivre dans les endroits de merde, ça pourrait devenir à la mode. Je me questionne forcément. Une ville de merde c’est bien. Une ville où il n’y a pas d’animation dans les rues le soir. Un peu toutes les villes de France sont comme ça, non? A découvrir.

Sunday, April 01, 2012

Analyse du cosmétique

Analyse du Roman «cosmétique de l’ennemi» d'Amélie Nothomb

Dans une salle d’embarquement s’engage un dialogue forcé entre deux personnages. Leurs patronymes sont disgracieux mais l’étymologie est étudiée. Il s’agit d’un discours sur l’ennemi intérieur, d’une allégorie du diable. L’existence de ce mal en soi, symbolisé par le diable nous accule à ne plus croire en Dieu. Le diable se manifeste par le désir soudain d’ingérer de la bouffe pour chat à pleine poignée et d’en éprouver une répugnante satisfaction. Cet ennemi est aussi extérieur, l’autrui qui dérange.

La prise de conscience de cet ennemi rend mauvais. La résultante en est un désir de pourrissement de la vie des autres. D’autant plus qu’ils sont déjà malades. Les rendre encore plus malades pour leur apporter la guérison.

Comment l’ennemi T, sait que J, la victime est malade? T laisse penser qu’il connaît le passé de J. S’en suit une scène de lutte pour ne point écouter les monologues de l’ennemi. Torturée, la victime se bouche fortement les oreilles. Douleur insupportable, la victime est obligée de céder. L’ennemi expose sa stratégie: détériorer la vie d’autrui de manière légale, en le saoulant de paroles. L’ennemi raconte sa vie: l’irrévocable auto-culpabilité.

Enchaînement sur l’amour. Classique, l’ennemi a aimé une femme au premier coup d’œil mais ayant un physique disgracieux, il savait d’emblée que la conquête était impossible. Trouvant cela injuste, il la possède par le mal. On dénote ici une analyse psychologique de l’ennemi. C’est dans le manque d’amour que se trouve la genèse de la cruauté chez l’individu.

La femme que cet ennemi a convoité puis tué n’était autre que celle de la victime. La victime le devine elle-même. Rebondissement. En même temps la victime J comprend qu’elle n’a pas été choisie au hasard. Le motif de l’ennemi se fait plus précis: il veut être tué par sa victime. Cette dernière s’oppose évidemment à un tel dénouement.

Cette situation nous pose inévitablement devant le débat suivant: pourquoi refuse-t-on de rendre justice à la personne que l’on a aimé. Lâcheté? Morale? Penser qu’un autre recours est possible? Est-on sûr d’avoir l’assassin en face de soi?… La victime en vient à demander les preuves du crime. La situation se retourne, les rôles s’inversent. L’ennemi et la victime se révèlent n’être qu’un seul et même personnage qui finit par mourir dans un acte de folie sanglant.

Sous la forme d’un dialogue entre un ennemi et sa victime, dans le huis clos d’une salle d’embarquement où les passagers attendent un vol désespérément retardé, Amélie Nothomb explore une universelle question: la partie abjecte de soi et la relation que l’on entretient avec elle. A l’orée du roman ils sont deux personnages qui termineront fusionnés dans un seul et même être au terme d’une résistance féroce. Sa conclusion dépasse ce que nous voulons entendre, l’ennemi le plus radical qui nous poursuit n’est autre que nous même. Ce roman n’est autre que la démonstration sans équivoque de cet axiome déconcertant: nous couvons notre propre ennemi.

Sunday, March 18, 2012

old letter (2)


Lettre à mon frère virant écolo

envoyée

oct 2004

Le motif de cette lettre ne sera pas de relever ton art en matière de jeu de mots («la came m’isole de force» a flanqué définitivement une baffe à ma lexicologie et ratatine tous mes espoirs de trame humoristique dans mes textes) mais encore de parler d’écologie et pour introduction je soulignerais une information toute fraîche qui met sans aucun doute de l’eau à ton moulin. Comme moi, tu dois te réjouir d’avoir appris que le dernier prix Nobel de la paix a été attribué une écologiste, la kenyane Wangari Maathai qui est à l’origine du mouvement de reforestation Ceinture Verte et de la création des 50 000 emplois (ça fait rêver, hein?), des planteurs d’arbres.

Au passage, je défendrais que l’engagement doit avoir cette spécificité: être dépourvu d’intérêt. C’est vrai qu’on a l’impression de péter dans la semoule en tentant de faire changer les mentalités en matière de consommation d’énergie (ceci dit que peut-on espérer des classes qui s’émerveillent devant des films comme Amelie Pouliche? (Au passage la sound track de ce film accompagne ma rédaction car putain! y a rien de mieux pour atténuer mes dépressions post ciné documentaire (un film épatant colombien, j’ai nommé «Marie Full of grace», qui relate l’odyssée des passeurs de drogues entre Bogota et New York, fermez les parenthèses))). Pour le néophyte qui prend le chemin du combat (idéologique) l’erreur est certainement de donner de l’importance à ce constat (les gaspilleurs d’énergie autant que les visiteurs de la poulouche). Car qui dit «c’est perdu d’avance» a toutes les chances de perdre. Merde! Bon, je reconnais, j’ai pas inventé l’eau chaude mais Rika Zaraï a réhabilité les bains de siège pour combattre l’hépatite; c’est pas une mince affaire et ça aussi, que tu le veuilles ou non, met de l’eau à ton moulin.

Ceci dit tu me donnes bien du fil retordre en m’exposant qu’en matière d’éolien (j’apprends du langage) l’Espagne et la France se tournent le dos. J’ignore pourquoi et quels sont les éléments qui permettent d’en conclure de la sorte. Ma vision des choses est tout autre; d’un côte je vois un pays qui a développé un grand nombre de parcs et de l’autre, un qui se tourne de plus en plus vers la chose (et ce, grâce à, j’ai l’honneur de citer, Frédéric Boutet!).

Le modèle de l’Espagne miroite derrière tes portes et nul doute que tu aurais intérêt à l’étudier de plus près. La barrière des langues peut se sauter facilement, crois-moi. Mon expérience en témoigne. Grâce à mes classes intensives, Poncho, mon compañero de piso -my roommate if you prefer- fait des progrès épatants en français. J’en déduis quand il prononce, presque sans accent «et mon cul, c est du poulet?» ou «c’est quoi ce bordel» ou encore «tiens, voilà du boudin». Je suis d’ailleurs assez rassurée qu’il sache bien les dire vu que ces expressions sont intraduisibles en espagnol. Surtout «tiens, voilà du boudin» dont la recherche de l’équivalent linguistique a mobilise les forces intellectuelles de toute la communauté francophone hispanophile. L’affaire s’est soldée par une capitulation sans appel.

Comment donc s’inspirer du modèle espagnol? Peut-être serait-il instructif de connaître les politiques qui ont été mises en œuvre pour arriver à un tel stade de développement des parcs éoliens. Oh! Il s’agit éventuellement d’un motif saugrenu. L’origine d’une telle réussite relève peut-être de l’anecdote: genre le ministre del medio ambiante de l’époque avait une maîtresse au physique de Pocahontas qui tenait un commerce de macramé du côté de d’Astorga (l’équivalent ibérique du plateau du Larzac). Dans ce cas-là, on n’est pas plus avancé. Mais on ne peut s’en tenir aux seules hypothèses, tous les espoirs sont permis. Et c’est sur cette note optimiste que je terminerais en espérant que les cinq pour cent d’hélice fructifient et aiguisent ton pouvoir de conviction.