Sunday, January 15, 2012

CHASSE A L'HOMME - épisode 7/7

«Un beau matin, mon attention se porta sur une camionnette qui descendait la rue. J’étais sur le trottoir en conversation avec le représentant en machine-outil qui venait faire ses démarches dans le quartier. «Je viens de la louer!» me cria Bernard depuis la fenêtre en donnant deux petits coups de klaxon. Il portait un bonnet sur la tête. Un bonnet de laine assorti à ses gants. Cinq minutes après il l’avait garée et entrait dans la salle.
- Qu’est-ce que vous allez foutre avec cet engin? Demandais-je sans détour.
- Je suis foutu dehors. Donnez-moi un café très serré Joséphine s’il vous plait.
J’écarquillais les yeux.
- Par ma propre femme…
«Je comprenais. Il avait tout confessé. Ni une ni deux, Petra avait du l’envoyer faire ses valises sur le champ. Ce que j’aurai fait du reste si mon mari m’annonçait un truc pareil. La main de Bernard tremblait en remuant l’expresso et l’image joviale qu’il renvoyait dix minutes plus tôt depuis le siège conducteur de la fourgonnette avait disparu. Il n’y avait personne à cette heure-ci dans le bar. En fait, cela n’avait pas été si … comment dire … expéditif, poursuivit Joséphine. Il y avait eu plusieurs scènes, du verre brisé, des larmes, des mouchoirs en papier dans tout l’appartement pendant plusieurs jours, des portes claquées et puis finalement, des coups de fils aux avocats. Bref, Bernard venait de vivre les dernières heures de son couple. Il accrocha sa main à mon bras comme si une bouée se présentait fortuitement:
- Je sais pas si je fais le bon choix. Mais je ne peux plus revenir en arrière. C’est fini maintenant. Décidé.
- Il semble, acquiesçais-je. Allez mon vieux. Vous allez où avec votre chargement?
- Et bien! Chez Monica! Elle n’a pas beaucoup de meubles. Très étonnant d’ailleurs pour une femme.
- Je sais que c’est pas le jour pour vous faire des réprimandes, mais gardez vos remarques sexistes.
- Ce n’en était pas une, je vous l’assure. Toujours est-il que le peu de mobilier qu’on me cède entrera parfaitement chez elle. Par ailleurs, c’est le jour du renouvellement de bail, le proprio sera là. Et elle a insisté pour que j’en sois le détenteur. Une nouvelle vie commence, Joséphine. Je suis nerveux.
«C’est vrai poursuivit Joséphine, il avait l’air nerveux mais aussi terriblement heureux. Il y croyait dur comme fer à cette femme. C’était la destinée qu’il avait manqué dix ans plus tôt. A côte de sa beauté naturelle il avait enfin su entrevoir ses talents, sa fantaisie, son originalité. Il voulait cette femme c’était certain. Et il y croyait».

- Vous avez perdu. Vous m’offrez la tournée?
Gold-Leaf m’avait parlé. Je continuai à regarder l’agencement des rectangles blancs alors qu’il se levait et s’approchait du comptoir.
- Dans de beaux draps votre Bernard on dirait. Commenta Golf-Leaf en grattant une allumette.
Je me levais et le suivi. Joséphine me regarda.
- Servez-nous deux kirs s’il vous plaît, lui dis-je.
Gold-Leaf me tapa sur l’épaule, sur quoi je sursautais et le regardais avec surprise.
- Allez, ne soyez pas en colère. Prenons nos verres et attaquons une seconde manche. Le domino, c’est un jeu de chance rien de plus.
- Je vous rassure, je ne suis pas en colère dis-je en cognant mon verre contre le sien.

Joséphine rangea la bouteille de cassis et le vin et poursuivit:
«Le jour où Monica est apparu devant moi, c’était bien avant le déménagement. J’eus la surprise de constater que je la connaissais. Pas personnellement cela va de soi mais j’entends par là que ce n’était pas la première fois qu’elle entrait dans mon bar. C’était un jour où elle avait attendu Bernard devant la porte de son immeuble. Elle était suffisamment folle amoureuse pour l’attendre à son domicile au risque de provoquer une rencontre avec Petra. Il avait du retard. Elle était alors entrée chez moi, je veux dire, au café, dont Bernard lui avait parlé maintes fois. Elle était venue directement au comptoir et m’avait demandé pour Bernard. Je lui avais répondu que je ne savais pas, ce qui était vrai et elle était repartie aussi sec. C’est là que je l’ai reconnue. Oh! Cela ne va pas vous surprendre: elle avait été une de mes auditrices. Pas très fidèle certes mais je me souvenais de sa présence lors d’un de ces après-midi pluvieux. Elle était restée jusqu’à la fin. La semaine suivante, jour pour jour, elle était entrée, s’était assise à une table, avait commandé un café double et avait sorti un petit carnet et une plume. Une plume moderne bien sûr. Au bout d’une heure elle s’en était allée. Elle avait commencé à griffonner quelques phrases sur son carnet puis voyant que rien ne se passait dans la salle, elle avait ouvert son agenda. Elle avait l’air d’y mettre de l’ordre. Une annotation par-ci, une annotation par-là. Puis, elle avait quitté la salle l’air maussade. Après, plus rien, je l’avais juste revu ce jour où elle était entrée pour demander si je savais où était Bernard.

Costard-Cravate leva le nez de la grille sur laquelle il planchait assidûment:
- Dans de beaux draps? Pourquoi donc? Ne cherchez pas Joséphine, si vous ne le revoyez pas votre Bernard, c’est parce qu’il coule des jours heureux avec sa Dulcinée, l’amour-de-sa-vie, ici ou ailleurs. On peut dire que cette Monica, elle a su le séduire comme il faut. Il a certainement d’autres enfants, part en week-end dans la baie de Sommes avec eux et les fils de sa première liaison. Une famille recomposée on appelle ça, n’est-ce pas? Il ne vient plus dans le quartier parce qu’il représente son ancienne vie et qu’il a fait une croix dessus. Ne cherchez pas midi à quatorze heures, Joséphine. Ils ont acheté un monospace et des lits en bois pour les nouveaux-nés… Elle est bien banale votre histoire.

Il avait l’air d’en connaître un rayon notre Costard-Cravate. Mais Joséphine secouait lentement la tête en même temps que ce dernier fabulait sur la nouvelle vie de Bernard:
- Non, non. C’est vous qui vous égarez Monsieur. Voici la dernière lettre que Bernard reçu de Monica quelques mois après l’emménagement. Sa chère et tendre avait repris le vous pour s’adresser à Bernard dans un soucis d’augmenter la solennité des propos. On ne sais pas.

Cher Bernard,
Aviez-vous donc oublié? Avez-vous donc oublié ce jour où vous avez fait tourment à mon âme, à mon cœur, à ma conscience toute entière? Cette nuit au bord du lac, lieu que vous avez investi pour semer en moi le poison de la passion? Avez-vous oublié cette époque où je n’étais qu’une simple étudiante sur les bancs d’un amphithéâtre assistant à vos oraisons sur le droit du travail?
A cette époque, j’étais en relation avec un homme dont évidemment j’ai perdu la trace aujourd’hui. Mon jeune âge, mon absence d’expérience m’empêchaient de goûter (me préservaient?) aux passions volubiles qu’apportent les aventures d’un soir. Vous vouliez boire un dernier verre en ville après le dîner chez vos amis. Tout était fermé et vous avez opté pour une escapade au bord du lac. Sans savoir comment ni pourquoi je vous ai suivi pensant que nous poursuivrons nos conversations au clair de lune tant la vie m’avait faite innocente jusque-là. Nous nous sommes assis sur la rive de sable. C’est là que, surprise, je discernais en moi un désir. Un désir né du bord de mes lèvres que vous preniez d’assaut dans la pénombre. Un désir qui apparût en miroir du votre.
Rapidement vous l’avez su, vous l’avez senti et cette perception armait vos empressements que je repoussais avec tant de difficultés. Oui, je voulais! Mon corps criait son envie d’abandon. Rappelez-vous nos instants de lutte. C’est que ma raison exerçait son emprise, m’inviter à jauger la douleur et le remords qui m’attendraient au petit matin après la folle nuit que me promettait votre compagnie. Mesurez donc. Ce remords n’aurait pas eu pour seule source l’infidélité que j’aurai causée à mon homme. Il aurait coulé d’une trahison bien plus cruelle encore. Ma plus fidèle amie, ma sœur spirituelle, cette personne qui a comblé la case manquante de ma fratrie, Mélanie. Vous souvenez-vous? Elle avait été éperdument amoureuse de vous et à l’heure de cette fameuse nuit, elle nourrissait encore une passion secrète pour vous, un intérêt qu’elle tentait courageusement de chasser tant le peu de cas que vous faisiez de sa personne la rendait lucide. Elle vous avait aimé, vous aimait encore à l’heure où votre poitrine se serrait contre la mienne. Elle vous avait confié cet amour et vous l’aviez rejeté. Sans mépris certes mais qu’y a-t-il de plus odieux que le refus simple, pragmatique de la part de quelqu’un que l’on chéri comme sa propre chair. Ne dit-on pas que l’indifférence est un affront bien supérieur au mépris?
Je pensais à tout cela alors que j’étais pressée par vos baisers que je trouvais délicieux, par vos étreintes qui ravissaient mon cœur. Ma chair glissait peu à peu dans ces brumes sensuelles mais ma raison martelait mon esprit, le priait de laisser allumer une flamme de lucidité pour ne point donner rendez-vous avec ce monstrueux sentiment de culpabilité qui m’attendrait le lendemain de nos ébats. Culpabilité d’être une femme infidèle, culpabilité d’avoir possédé le cœur d’un homme aimé par son amie de toujours. Double trahison. Double crime.
Comme vous le savez, ma raison a gagné le combat. Voyez-vous, j’ai grandi avec le sentiment d’honneur et de loyauté, valeurs modèles auxquelles je pensais ne jamais renoncer. Sans doute ai-je été, dans une vie antérieure une de ces femmes romantiques. Mais laissons de côté ces considérations ésotériques, je sais que vous les abhorrez.
J’étais bel et bien satisfaite d’avoir obéi à ma raison. Cependant, je me rendis compte rapidement que le désir était toujours là. Vacillant dans les profondeurs de ma chair, il vivait encore. Je pensai qu’il serait mort une fois le crépuscule apparu et votre corps disparu de ma vue. C’était une erreur. Voilà ce que je me suis soudain mise à penser. Ce soir d’été naissant, j’aurais pu tourné le dos à la sagesse et passer une nuit de soupirs et d’exaltation. J’aurais pu connaître ce sentiment de liberté qui vous envahi quand la raison qui importune votre esprit se dissipe subitement. Et me laisser vaincre finalement eût été équivalent à chanter l’Ave Maria en solo dans la basilique Saint Pierre. Au lieu de soupirer dans le souvenir de l’exaltation, je me retrouvais avec la lourde tâche de tuer ce désir que les ères fougueux comme vous insufflent aux jeunes filles encore inexpérimentées sur les choses de l’amour.
Il a mis bien du temps à disparaître ce désir. Il m’importunait à n’importe quelle heure, pendant les réunions, il s’installait dans nos draps entre mon homme et moi mais bien sûr j’étais seule à connaître sa présence. Sans trêve, je pensais à vous, à votre intention et votre combat pour me posséder cette nuit-là. Dans la journée je fermais les yeux pour mieux vous imaginer et construire le scénario que j’avais manqué. Je me sentais infidèle chaque seconde et pourtant je m’entreprenais à vivre en rêve cette passion faisant travailler mon imagination pour qu’elle soit différente à chaque levée du rideau. Dans le passé, j’avais mené un combat pour vous résister, au quotidien j’en menais un autre depuis les profondeurs de l’enfer. Jamais ne sont présentées des occasions similaires à celle de la nuit du lac. Je n’avais que mon souvenir pour me haïr et vous aimé un instant comme vous l’aviez souhaité.
Aujourd’hui j’ai voulu me venger de ces hommes, des hommes comme vous Bernard qui jouent avec le cœur des jeunes filles en fleur. A chaque étape de la vie ses faiblesses. Les jeunes filles sont fragiles face aux empressements des hommes. Les hommes mûrs quant à eux sont vulnérables lorsqu’ils sont installés dans une vie de couple. Ils ont besoin de la stabilité de la famille mais sont assaillis de doutes quand se présente une nouvelle femme qui leur plaît. Cher Bernard, vous n’avez pas échappé à ce dilemme, j’en ris diaboliquement tant il fut facile de vous piéger. Vous n’avez pas beaucoup réfléchi: la stabilité de la famille contre l’amour-passion. Le dernier l’a emporté haut la main. Vous voilà face à votre vie, face à vos choix Bernard. N’essayez pas de me chercher, de me retrouver, il en serait vain. Je disparais. Pour votre malheur. Pour votre bonheur. Vous déciderez.
Adieu.
Monica

Joséphine avait terminé la lecture. Tout le monde était resté silencieux comme si l’on venait d’achever la représentation d’une pièce de théâtre. Immobiles, nous attendions la tombée du rideau. Gold-Leaf rangea dans sa boîte les dominos. Je rassemblai dans mon sac les différents éléments qui étaient étalés sur le comptoir. Pas grand chose en fait. Le briquet de Gold-Leaf que je comptais usurper et puis un sous-bock de la marque stella artois: La bière qui donne du relief à notre plat pays.
- Celui-là, Joséphine, il date pas d’aujourd’hui dis-je en lui brandissant la rondelle de carton. Puis je le fourguais dans mon sac.
J’avais l’impression qu’une vague d’applaudissement allait déferler dans la salle. Pas à cause de ce que je venais de dire. Vous vous en doutez. Mais parce que l’histoire de Joséphine venait de prendre fin. Costard-Cravate ramassa sa sacoche qui était resté sur la table au soliflore d’où dépassait une tulipe en plastique. «Quel con!» Je l’entendis murmurer. Quel con, quel con, quel con! Ce chapelet de deux mots l’accompagna jusqu’à ce qu’il eut franchi la porte.

Il faisait nuit quand je sortis du bar de Joséphine. Gold-Leaf me serra la main. Il partit dans l’autre sens. «Sans rancune» me dit-il en me lançant un clin d’œil malicieux. «A bientôt pour la revanche, j’espère». «Je l’espère aussi» lui répondis-je. En descendant la rue de la Grange aux Belles, je consultai ma montre. Presque six heures. Il tombait une fine pluie. J’entrepris de rentrer à pieds. Au moins jusqu’à la Gare de l’Est en longeant le canal Saint Martin. Des crêpes congelées à la béchamel et aux champignons m’attendaient dans le congélateur. Ou peut-être ce couscous aux légumes déshydratés. Il suffisait juste de rajouter de l’eau chaude et le plat était prêt. J’aurai le temps d’éclaircir mes idées durant ma marche méditant aussi sur le conte de cette pauvre Joséphine. Elle avait pris partie. C’était son droit après tout. Elle pleurait secrètement sur le sors de Bernard qu’elle n’avait pas revu depuis longtemps. Bernard qui devait crever d’ennui quelque part seul dans un studio parisien. Mais surtout, je crois qu’elle souffrait de son absence plus que de son destin.
Une chose était sûre: je ne regrettais rien.

FIN

Sunday, January 08, 2012

CHASSE A L'HOMME - episode 6/7

«Alors? Ça vous en bouche un coin pas vrai Joséphine? m’avait dit Bernard. Dites-moi la vérité: vous a-t-on déjà adressé de pareilles lettres? Ah! Je me suis défendu Joséphine, je vous assure. J’ai résisté mais combien de temps pouvais-je?…»

Gold Leaf posa son dernier pion sur le formica de la table. Il m’en restait trois. C’était la deuxième partie consécutive que je perdais alors que j’avais mené quatre à trois dans cette première manche. Je me levai d’un bon:

- Joséphine bon sang, pourquoi avez-vous ces lettres? A ce moment, je crois que j’avais l’air un peu hystérique. Comment dire… je perdais le contrôle.

Joséphine ordonna les trois lettres, car en tout il y en avait trois, en éventail et les agita sous son nez avec un air narquois.

- Parce que Bernard me les a données. Enfin, non. Permettez-moi de corriger, il me les a confiées. Mais voyez-vous, je pense pas qu’il viendra les chercher. Elles ont atterrit dans ma boîte le jour où il a jugé qu’il était trop dangereux de les conserver dans sa propre demeure. C’était bien avant que Monica et lui emménagent ensemble.

- Allons, ne soyez pas si nerveuse, me dit Gold Leaf comme s’il ne prêtait aucune attention à l’histoire de Joséphine –c’était curieux d’ailleurs ce détachement de sa part. Toute la petite communauté rassemblée dans la salle semblait tenue en haleine par l’histoire de Bernard, sauf lui qui mélangeait placidement les dominos pour entreprendre une nouvelle partie. Ce n’est qu’un jeu Mademoiselle.

- Madame, corrigeais-je en arrangeant les dominos que je venais de piocher.

Depuis les baies vitrées, Patin-à-Roulettes se fraya un passage entre les chaises en formica et glissa jusqu’à nous. Il se saisit de la lettre que Joséphine avait déposé sur le comptoir et siffla en continu, vous savez de cette manière pour exprimer une surprise. Essayez pour voir. Voilà. A peu prés pareil. On s’attendait à un commentaire enthousiaste de sa part. Au contraire, son attitude montrait qu’il sombrait dans une profonde nostalgie.

Il regardait par terre ses patins qu’il faisait glisser. Le droit puis le gauche venaient alternativement choquer contre la partie inférieure du bar. Les mains accrochées au comptoir, il nageait dans ses souvenirs et nous en fit part à haute voix:

- Moi j’ai jamais eu qu’une histoire d’amour. C’était une fille plus âgée que moi. De neuf années. Elle m’appelait «petit mec». J’aimais bien. On s’était connu sur la pelouse du cinéma en plein air. Elle était venue en patins à roulettes elle aussi. Je ne l’avais pas remarquée mais à la fin de la séance elle m’interpella: «Et toi?! Tu descends en roue libre?». J’avais pas pigé sur le moment. Elle s’en rendit compte. Elle montra alors les patins à ses pieds et mima le geste de se barrer avec ses bras. Sur le chemin du retour, nous avons commenté le film. Je me suis toujours demandé pourquoi elle m’avait parlé à moi. Quand on s’est séparé devant son portail, nous avons convenu de nous revoir sans tarder. Elle avait l’air heureuse. De la poche de son chandail, elle avait sorti un petit bout de papier sur lequel elle nota son numéro. Lors de nos rencontres suivantes, nous n’arrêtions pas de parler. Elle d’elle et moi de moi. Quand je parlais, elle manifestait beaucoup d’intérêt. C’était agréable. Un thème nous plaisait particulièrement: le juste équilibre qu’il faut trouver dans la vie entre le temps consacré au travail et celui consacré au loisir et à la famille. Elle me plaisait, je crois que je lui plaisais aussi. Mais il ne s’est jamais rien passé. Elle était mon aînée, il était logique qu’elle prenne l’initiative. Cependant notre histoire a connu une impasse. Résignés comme si une force obscure nous condamnait à ne pas aller plus loin, nous avons cessé de nous voir.

J’avais écouté Patins-à-Roulettes et ne pu m’empêcher de lui dire:

- Pourquoi toujours attendre que l’autre se manifeste, qu’il ou elle fasse le premier pas. Regarde maintenant ce qu’il te reste, une occasion loupée. C’est tout. Tu es bien avancé avec cela.

Patins-à-Roulettes ne répondit rien. Je pouvais l’interpréter comme un assentiment ou comme une invitation à me taire. J’acceptais silencieusement les deux propositions. Il reposa la lettre sur le comptoir. Joséphine la remit dans son enveloppe avec ses taches opaques et l’enveloppe dans la boîte en fer. Gold leaf ne se lassait pas avec les dominos. Nous étions embarqués sur des manches de dix parties. Je tendis le bras vers son paquet et sortis une cigarette: «vous permettez?». Il prit un briquet dans sa poche et le déposa à coté des dominos. J’observai Joséphine et ses lettres du coin de l’œil.

- Et alors?

C’était ma voix. J’avais repris mon calme.

- C’est qu’avec le double six, je terminerais la partie en deux coups, m’annonça Gold-Leaf.

- Non, c’est pas à vous que je cause lui rétorquai-je, c’est à Joséphine. Je me tournai vers elle: alors, quoi? Elle lui envoie des lettres pour lui chauffer les sangs et puis?

Joséphine eut un petit rire bref et sec. Sur quoi j’arquais les sourcils. «Quand Bernard me montra les lettres, reprit Joséphine, son contenu n’était plus actuel. Il avait succombé. Il avait déjà mis du charbon dans la locomotive et elle avait démarré à toute vapeur.»

- En voilà un qui a du plomb dans la cervelle, commenta Patins-à-Roulette.

Il était monté sur un tabouret du comptoir, les roues de ses pieds calées sur la barre inférieure. De la poche de sa parka, il avait sorti un petit porte-clé ballon-de foot et le faisait rebondir sur le comptoir.

«Ne croyez pas si bien dire, poursuivit Joséphine. Bernard avait déjà entrepris une double vie; il voyait Monica secrètement et rentrait au foyer le soir comme un bon père de famille. Il offrait des fleurs à Petra dans ses moments aigus de culpabilité, emmenait ses fils à l’opéra voir des ballets russes durant lesquels Marcus et Angelus s’emmerdaient profondément entre nous soit dit. Mais pour ne pas offenser leur père et faire honneur à ses soudaines attentions, ils se taisaient. Bernard s’évertuait, se confondait en bonnes actions pour calfeutrer cette aventure qui, pensait-il se terminerait rapidement. Mais il n’était pas dans une amourette Bernard, je le voyais bien. Son intérêt grossissait et menaçait de tomber sur sa vie comme une avalanche. C’est que la petite était piquée elle aussi. A en croire les lettres, les heures interminables où elle l’attendait pour le voir ne serait-ce qu’une minute.

Puis un jour, il finit par m’avouer l’inavouable:

- J’ai envie de me lancer dans une nouvelle aventure avec elle. Ce n’est pas qu’une histoire de fesses, merde! Ne me regardez pas avec ces yeux Joséphine. Vous le savez comme moi, Petra est superbe et intelligente, pleine de créativité, tenez, elle a même remporté un prix au salon des sapins de Noël. Pour la meilleur innovation dans la catégorie «décoration d’intérieur». Mais entre nous, il n’y a jamais eu de passions. Il s’agit d’une entente respectueuse et tendre. Elle ne me remplit pas comme Monica. Monica est mes yeux, mon goût, mes pensées. Chaque pas que je fais, je souhaite qu’elle le fasse avec moi, qu’elle s’émerveille à mes côtés. Elle est gaie et terriblement talentueuse. Elle me supplie de ne pas en rester-là, de faire volte-face. De donner un tournant à ma vie. Son écriture est un théâtre vivant dont elle m’offre la représentation tous les jours. Joséphine, on ne vit qu’une fois! Si je sens que je peux être heureux tous les jours avec elle, pourquoi me priver? Pourquoi m’absoudre. J’ai le cœur dévoré et les mains brûlantes de désir. Désir de me lancer corps et âme dans cette nouvelle aventure. Pourquoi devrai-je me refuser Joséphine? Quel est le plus criminel? Vivre platement avec ma femme et feindre l’amour conjugal ou être honnête, dire adieu à ce que j’ai conquis pour la femme que j’aime vraiment».

- Demandez à Anna Gavalda, dis-je en posant un domino.

Joséphine était restée sourde à mon commentaire. Elle dit qu’elle n’avait rien répondu à Bernard. Elle lui avait seulement prêté une oreille forte. «Ayant terminé sa plaidoirie il paya ses consommations et s’en alla. Ce soir-là, il n’avait pas pris de kirs.

- Misez sur Caramel pour moi vendredi Joséphine. La course à Cagnes-sur-Mer.

J’avais noté son pari et il avait disparu dans la rue».

FIN DE L EPISODE 6

Saturday, December 17, 2011

CHASSE A L'HOMME - épisode 5/7

- Eh! Vous! Vous n’allez pas vous faire la malle maintenant! dit Joséphine à mon intention.

Je lui répondis que non, qu’elle se rassure, que je souhaitais juste déplier mes jambes quelques instants. Dans le reflet de la vitre, je voyais qu’elle m’observait. D’après ce que je pouvais en juger ses regards était peu courtois.

- Oui, revenez un peu par ici, m’interpella de nouveau Joséphine. La Bernard story n’est pas terminée. Prenez cela pour information.

- Je le vois bien que vous n’êtes pas au bout de ses peines, lui répondis-je en attrapant une boîte en bois qui traînait sur une table. Vous savez jouer aux dominos demandais-je à Gold Leaf?

Il paru surpris puis, recroquevillant sa main sur son nœud de cravate, il tira dessus accompagnant son geste d’une étirement du cou, remonta ses manches et nous commençâmes à remuer les pièces face contre table. «Ça me rappelle un club de vacances où j’ai séjourné commenta-t-il sans cacher son enthousiasme. Je présidais le cercle. Le cercle des amis du domino. Un truc bien, je vous le dis». Je souriais. Il est des époques de la vie où chaque geste n’est que la répétition d’une scène déjà vécue. On appelle ça le souvenir.

- Alors quoi!? Il l’a attrapée cette belette? demanda le jeune aux patins, comment vous l’appelez déjà?

- Monica, jeune homme. Non, c’est elle qui l’a attrapé. C’était à prévoir comme je vous ai laissé entendre, répondit Joséphine.

- Dépend, souffla Patins-à-Roulette depuis sa chaise.

- Ils se sont revus. D’abord avec parcimonie. Ils se voyaient au «café-crème», rive gauche, elle lui glissait des lettres.

- Parce qu’ils venaient pas dans vot’ rade? interrompit Patins-à-Roulette

- Non, vous pensez bien. Venir ici aurait pu générer des ragots dans le quartier. Et puis arrêtez de jouer de la roulette avec vos patins, c’est horripilant à la fin! Les premiers mois de leur histoire, comme je vous disais, c’était des rencontres courtoises même si au fond d’eux, il existait déjà une intention bien formée. Un désir que l’amie Monica prenait un malin plaisir à affûter de la pointe de sa plume. Bernard était troublé et elle, elle revenait à la charge avec une patience de chasseur. Elle déplia une des lettres qu’elle tenait dans sa boîte.

Cher Bernard,

Que peut faire un homme en présence d'une femme qui ouvre le bal des confidences et s'empresse d'ajouter qu'elle n'est qu'une illusion? Il cherchera à s'assurer que cette femme n'est pas le fruit de son imagination comme honteusement elle le prétend. Ainsi donc vous avez réagi. Laissez-moi vous mettre à l'aise marquis. Je ne voudrais voir naître aucune équivoque. Cette femme qui vous écrit est bien celle que vous connaissez. Quel autre aspect pourrait-elle avoir? Elle vous entretient par lettre car elle n'a que ce moyen mais si elle se trouvait en face de vous, elle vous communiquerait de vive voix. Et si vous consentiez à partager avec elle les plaisirs de la chair, c'est avec elle que vous auriez à traiter et point avec une autre... à votre regret peut-être. Pourquoi lui jetez-vous au visage ses aveux? Plus simple. Pourquoi me jetez-vous au visage mes aveux en leur reprochant de n'être point assumés. Marquis, vous me laissez bien sceptique.

Sceptique et consternée d'apprendre que vous refusez invoquant des motifs désespérément hors de propos. Que j'eusse été une de vos étudiantes constituerait donc une barrière que votre morale se refuse de franchir. Cet argument se passe de tout commentaire tant il est grotesque. Je me demande s'il ne s'agit pas d'une mauvaise plaisanterie de votre part. Allons marquis, n'avez-vous de cesse de jouer avec moi! Dans l'hypothèse où vous ayez foi en l'authenticité de cet argument, je me risquerais à vous révéler une chose, marquis: vous souffrez de confusion voire de contradiction. Car tout en vous, vos propos implicites, votre comportement, vos allusions répétées invitent à croire que c'est précisément une espèce qu'ardemment vous chassez. Dois-je alors comprendre que c'est parce que mon temps d'appartenance à cette espèce est révolu que je suis exclue des cibles de vos tirs? Je me meurs marquis!

Le second argument n'est en revanche pas dépourvu de sens mais il ne saurait être avancé pour le cas qui nous concerne. Puisque vous misez sur la discrétion lors de vos aventures, il me paraît judicieux de choisir des personnes situées hors du cercle de vos relations. Je ne vois cependant sur notre orbite graviter que deux électrons: vous et moi... Il y a peut-être des sauts d'énergie mais ils sont bien rares. Est-ce cela qui justifie le quantitatif "beaucoup trop" que vous apposez à "personnes en commun".

Pour ajouter à mon trouble, car j'essaye en vain de comprendre votre logique, vous condamnez une morale que vous réhabilitez quelques lignes plus loin.

Si je m'en remets à mon analyse marquis, vous m'exposez un refus froid et pragmatique. Et comment pourrais-je alors me résigner? Je ne suis assoiffée que d'une seule chair; la votre. Vous me souhaitez l'exquis mais c'est avec vous que je l'envisageais. Ce soupçon de mansuétude ne m'offre aucune consolation; vous me souhaitez ce que vous pourriez me donner et délibérément vous me le refusez.

De plus, tout comme il n'existe qu'un seul antidote à un poison, il n'existait qu'une seule voie pour être délivrée de ma malédiction. Cette voie, ce chemin, c'était vous. C'était vous et vous n'êtes point disposé à l'ouvrir. Ah! je suis bien trop désespérée pour poursuivre. Il ne me reste que le replis de mon coude pour abriter mes yeux et l'affliction qui s'y lit maintenant. Il semble que je sois juste capable d'enflammer votre cruauté et jamais d'éveiller vos égards. Marquis, adieu.

De l'épicentre de l'infortune

Justine

«Il y eut un jour où je le vis débouler comme s’il avait le diable aux trousses, poursuivit Joséphine après avoir lu la lettre à voix haute. Ce jour-là, il n’était ni question de kir royal, ni de café. Il avait une de ces mines! Et les joues empourprées et le col de la chemise qui prenait des ondulations, et la montre qui cachait sa face sur le poignet et les cheveux en bataille. Il paraissait avoir couru une heure de footing sous le soleil de Palavas.

- J’ai jamais eu envie d’elle, Joséphine. Enfin je veux dire… quand je l’ai revue, je l’ai trouvé très attirante, je vous l’ai dit, mais à partir de là, je l’ai regardé comme un fantasme rien de plus. Je n’avais pas l’intention de la courtiser ni même de la revoir. Mais il y avait ces provocations irrésistibles. Irrésistibles, vous entendez! Lisez plutôt cette lettre Joséphine. C’est ahurissant.

Il m’avait tendu une enveloppe froissée. Il avait dû l’envoyer à la poubelle après lecture puis la repêcher à posteriori, comme la précédente. En outre elle possédait des taches de gras par-ci par-là.

«C’est la deuxième qu’elle m’envoie m’avait dit Bernard. Je me suis défendu de ses avances bien sûr. Elle m’appelle «marquis»! Elle se prend pour Justine c’est incroyable. Lisez, mais lisez donc me harcelait Bernard. Sur ce, il m’avait arraché l’enveloppe des mains et avait sorti lui même la lettre en me la mettant sous le nez. C’était une lettre d’invitation à la passion avec quelque froideur et quelque distance. Elle était imprimée sur un papier de format A4, rien de plus ordinaire.

Alors nous y sommes. Enfin vous m'éclairez. La bestialité, l'animalité, la spontanéité. Trois facteurs qui sont loin de régir notre relation effectivement. Voici donc en quoi vous êtes empêché de la concevoir. Comme cela est limpide.

Vous refusez car vous ne voulez rien planifier. C'est bien légitime et correct. Pourquoi vous obstinez-vous avec vos miséreux arguments alors qu'il y a là une explication si simple?

Ainsi donc vous définissez un nouveau terrain de lutte dans lequel vous nous dressez l'un contre l'autre; vous affectant le corps, moi le verbe. Mais il n'y a nulle raison de nous opposer de la sorte. Si je cherchais la matière cérébrale en vous, je n'aurais aucune raison de vous écrire. Comprenez, vous jouez votre rôle à la perfection marquis. Je m'incline.

Vous trouvez dans mes textes des envolées lyriques? Vous parlez de mon style? Il est des plus communs pourtant. Je n'ai glissé aucune folie dans ma prose sinon dans mes propos. Vous référiez-vous à cela? J'atteste; ils étaient bien fous mes propos. Encore, j'en tremble marquis.

Votre style quant à vous - puisque vous lancez le sujet - est bien évasif. J'en déduis au semis de vos pointillés que je rencontre dans les allées de vos phrases. Vous plantez des bref, vous faites l'impasse sur les transitions, vous arrosez vos textes de connotations lubriques. Et vous n'aimez pas écrire. Vous préférez l'action, pure, brève et intense. Il n'y a guerre que les sorciers, les sorcières qui affectent du goût pour les deux. Ou plutôt qui arrivent à loger dans un seul et même corps le tempérament fougueux du Don Juan et le prosateur talentueux.

Cela dit, je suis bien en colère. Chaque fois, vous me traînez dans vos allusions. Racontez. Racontez donc ce qui pourrait choquer, vous dîtes, mon innocence. Versez-moi pour le moins une obole: vos confidences. Sans quoi je serais tentée, trop facilement peut-être, de voir en vous un mythomane. La fabulation serait-elle contagieuse?

Allez! Je sens une autre fois que la nuit nous appelle. Vous, les femmes. Moi, les feuilles. Quel sera le plus euphorisant à terme? En dépit de vos talents marquis, vous ne pouvez répondre. Cela, vous ne pouvez en juger.

De ces plaines désertiques du nom de l'Infortune, où vous m'avez conduite, je vous écris et je vous écrirai.

FIN DE L EPISODE 5

Saturday, December 10, 2011

CHASSE A L'HOMME - épisode 4/7

«Après le départ d’Alfredo, le sang chauffé par les godets de kir, Bernard me fit signe de m’approcher. Il voulait me parler sans qu’une oreille indiscrète puisse entendre notre conversation.» Joséphine avait quitté son tabouret de conteuse pour dévisser le siphon de l’évier. L’objet en main, elle se releva et, les bras appuyés sur le comptoir, continua. «Je me suis postée devant lui et lui ai demandé à mi-voix:

- Une femme?

Bernard avait baissé les yeux et hoché la tête:

- On ne peut rien vous cacher Joséphine. Je finirai par vous appeler Mme Soleil.»

Une mouche avait commencé ses tours de chauffe au dessus des tâches de cassis. D’un geste sec, Joséphine abattit le siphon sur la marque que la mouche avait choisi pour l’heure de son festin.

Elle poursuivit:

- «Il n’y a pas voyance qui tienne Mr Bernard. Je vous l’ai déjà dit. Vos remarques ésotériques me fatiguent. Il n’y a que la passion pour vous transformer un homme de cette manière. Un homme ou une femme du reste. Les passions ne sont pas sexistes, elle frappe tout le monde! Elles sont juste imprévisibles. N’est-ce pas Mr Bernard?

- Vous êtes dans la cible, avait répondu notre individu, mais vous n’avez pas atteint son centre. Cette femme est venue sur l’échiquier de manière fortuite mais… disons plutôt qu’elle est revenue. Vous allez trouver cela cliché mais c’était mon étudiante.

- Ah oui! Je vois, le mythe de l’étudiante, la douce ingénue. Décidément vous faites bien la paire avec l’ami Alfredo.

Bernard m’avais attrapé le bras brusquement, il avait l’air irrité par mes sarcasmes.

- Non Joséphine, vous n’y êtes pas. C’ETAIT mon étudiante, je vous ai dit. Maintenant c’est une femme, c’est cela qui m’a ému. Son visage s’est durci mais n’en est pas moins dépourvu de beauté. Sa démarche était gauche, elle est devenue sûre et droite presque scandaleusement assurée. Cela m’a bouleversé.

- Une femme belle et intelligente d’après ce que je comprends. Si ce n’est donc plus la petite ingénue des bancs de fac cela signifie que vous pouvez monter la garde Mr. Bernard.

- Qu’est-ce que vous êtes mélodramatique! Je ne vous ai pas encore parlé d’elle et déjà vous en dites du mal! Ne seriez-vous pas un peu jalouse par hasard?...»

Louis était passé derrière le comptoir avec des choppes sales dans les mains. Il les entreposa dans l’évier et sans que Joséphine eut le temps de protester, il avait ouvert le robinet à plein régime. Il poussa un cri lorsqu’il vit l’eau couler sur ses pieds. Tout en continuant de nous parler, Joséphine serra le robinet d’un geste sec et repoussa Louis en arrière avec le bras. «Je me suis penchée à l’oreille de Mr. Bernard, poursuivit-elle et je lui ai soufflé: ʺIl se pourrait bien que je sois un peu jalouse…ʺ

Joséphine tourna les talons en direction du sceau et de la serpillière. «Mr. Bernard, continua-t-elle était resté sans réaction, le saligaud. Un coude soupesant sa tête bouclée, le coin de ses yeux s’était plissé accompagnant le demi-sourire de béatitude qui s’était minutieusement posé sur son visage». Joséphine swinguait, le talon écrasant au sol un carré de coton destiné à en finir avec ce dégât des eaux intempestifs. «Alors, je lui ai demandé:

ʺEt comment qu’elle s’appelle cette Rita Hayworth du canal St Martin?

- Une déesse de l’amour? Je n’irai pas jusque là.

- Peu importe. Alors? Vous lui donnez un nom à cet oiseau rare du quai de Jemmapes?

- Monica. Il y a quelques semaines, nous nous sommes croisés sur l’échangeur. Nous nous sommes reconnus… J’ai été frappé au premier abord par cet air froid qu’elle affectait lorsque interloqués, nous sommes restés nous dévisageant. Puis, c’est elle qui m’a tendu la main, l’a serrée chaleureusement en pressant l’autre par dessus. Quand ma main s’est retrouvée en sandwich entre les siennes, elle souriait. Je trouvais cette poignée de main trop cordiale et l’embrassai sur les deux joues. Vite fait, elle m’expliqua qu’elle venait d’aménager dans le dixième, qu’elle avait quitté la porte d’Asnière où elle ne pouvait plus respirer. ʺC’est sûr qu’à deux pas de la place de la République, tu dois te sentir un peu plus à la campagneʺ, avais-je commenté d’un air moqueur. Nous avons ri ensemble.ʺ

«Il était foutu Bernard, commenta Joséphine. Les démons de midi frappaient à sa porte et de grands coups encore! Comme quand vient l’huissier, messieurs-dames. Il était prêt à tomber dans cette amourette sans lendemain et disposé à mettre en péril la combinaison si juste Petra-les jumeaux». De la vapeur s’échappait du petit lave-vaisselle situé sous le comptoir. Je vis monter le volute et le fixai comme si un génie allait apparaître de façon soudaine. «Génie, mon bon génie, faites que…». Faute de croyance religieuse, je m’en remettais souvent à ces mirages obèses coiffés d’un bonnet d’Aladin pour formuler mes vœux.

La vapeur d’eau s’était dissipée et Louis alignait les verres à bière sous la rangée de bouteilles d’apéritif en prenant soin de disposer le pied en l’air. A ce génie qui avait l’habitude d’exister l’espace de quelques secondes dans mon imagination, à cet exécuteur de rêve, j’avais confié mes souhaits. Il me les avait tout simplement servis. Sur un plateau. Un plateau bien lustré. Un plateau d’argent.

Elle mettait vraiment beaucoup de matière dans ses récits notre Joséphine. Elle était généreuse comme un pain de campagne. Je me levai et marchai jusqu’à la baie-vitrée où je restai à observer le défiler de la rue, les mains nouées derrière le dos. La nuit était tombée. Les gargotes et les autres bouges de la rue de la Grange aux Belles étaient comme des bulles de lumière jaune posées en enfilade. Les étals de fruits et de légumes brillaient sous le auvent de plastique. Des piles de cartons remplis de provisions nouvelles attendaient sur le trottoir. «Bientôt, chaque chose sera à sa place, pensai-je depuis mon poste d’observation. Les boîtes de thon, de sardines, les paquets de coquillettes et de farine…»

FIN DE L EPISODE 4

Saturday, December 03, 2011

CHASSE A L'HOMME - épisode 3/7

N’existe-t-il pas des événements qui orientent votre existence dans une nouvelle direction? Un événement-courbe si vous préférez. Là, ce n’est plus Joséphine qui parle, c’est moi, votre conteuse du début. Permettez-moi de faire ce commentaire. Qui ne peut en effet dénicher un événement appartenant à cette catégorie? Cherchez bien, il est posé quelque part sur le tracé de votre vie. Localisez-le, attrapez-le, serrez-le bien fort –il se débat, il est nerveux l’animal- et rendez-vous compte: sans cet événement, la suite de votre histoire devient subitement une énigme. Que serais-je devenu? Qu’aurais-je fait?

Joséphine aussi était de cet avis. «Le week-end qui suivi, j’ai donc fermé le bar. On était en décembre, il faisait froid et les promenades sur les berges du canal se faisaient rares. Cela réduisait le nombre de clients». Joséphine ouvrit la boîte en ferraille et en sortit une photo. On y voyait deux gamins, à plat ventre sur les luges, tirer la langue au photographe. «Des chutes de neige avaient adouci la campagne prés d’Auxerre où ma sœur avait sa maison. J’avais emmené les mômes chez elle.

Leur père n’a pas appelé du week-end, ce qui m’a profondément étonnée et dans une autre mesure alertée. Cependant, le dimanche soir, quand je descendis du wagon avec les garçons en gare de Lyon, il était là, devant la terrasse du Train Bleu. Il avait même une mine plutôt réjouie. J’ai pensé sur le moment que cette courte retraite l’avait remis d’aplomb».

Joséphine nous faisait passer la photo. Mon voisin de comptoir, un homme qui fumait Gold Leaf sur Gold Leaf me la tendit. Au dos étaient inscrits à l’encre noire le mois et l’année où elle avait était prise. Dix ans. C’était l’âge de la photo et aussi les années qu’il fallait additionner à celles des deux «lugeurs» pour les imaginer aujourd’hui. La photo circulait. «Deux jeunes hommes suivant la voie de leur père, étudiant le droit à l’université Dauphine?». C’était un type en costard cravate qui avait parlé. Il n’avait pas dit un mot jusque là mais je l’avais remarqué. Le cuir de ses chaussures était assorti à celui de sa mallette qui se tenait bien droite sur le siège qu’il n’occupait pas. Un modèle un peu trop strict à mon goût avec des soufflets exagérément marqués sur les faces latérales. Mais le ton feuille-morte de ce cuir me plaisait. Costard-Cravate, décroisant les jambes, se leva de sa chaise. L’écho de ses talons frappant le carrelage résonna dans la salle. Il s’approcha du bar et lâcha la photo à côté du sucrier. Joséphine qui ne voulait pas perdre le fil de son histoire éluda la question: «Un autre jour ce sera leur tour, ne vous en faites pas. A propos, comment savez-vous que Bernard a étudié à Dauphine?» demanda-t-elle à Costard Cravate.

- Vous l’avez mentionné vous-même il y a quelques instants, dit Costard-Cravate sur un ton ferme.

- Je ne pense pas cher Monsieur répondit Joséphine du tac ou tac. Mais peu nous importe les dons divinatoires de nos auditeurs.

Costard-Cravate sortit un journal de sa mallette à click, un journal qu’il semblait avoir lu cent fois, et commanda un autre kir royal à Louis. Il le déplia et apparut une grille de mots croisés dont le texte situé au dessus était barré de noir.

Le couple prés de la fenêtre était parti. Joséphine reprit en élevant la voix pour couvrir le brouhaha émanant des bords du comptoir.

«Peu de temps après le week-end à Auxerre, il me fut donner à connaître la cause des changements d’humeur de notre ami Bernard. Le lundi soir, après le cours du droit du travail qu’il donnait aux étudiants de troisième cycle, il venait siroter un verre avec son ami Alfredo. Un kir royal justement –inutile de vous dire qu’elle avait regardé Costard-Cravate en apportant ce détail- Ce soir-là, ils en prirent plusieurs en commentant les prouesses de cet allemand Schumachin au grand prix d’Australie. Ils étaient grisés et Alfredo mit les bouts le premier prétextant un dossier à compléter. Alfredo était avocat au barreau du 10ième et défendait sans héroïsme les vieux qu’on voulait déloger, les voleurs à la tire, les locataires en cessation de paiement. C’était un homme altruiste mais il avait un faible: il aimait dormir avec les babysitters de ses enfants, qu’elles lui donnent de la purée de banane à la petite cuillère et qu’elles lui talquent le torse avant de s’endormir».

En entendant ces mots, Costard-Cravate leva le nez de sa grille et interrompit notre conteuse. Il paraissait outré:

- Madame, permettez-moi de vous faire observer que vous exposez la vie intime des habitants du quartier à des inconnus!

- A la bonne heure! dit Joséphine en mettant le poing sur la hanche comme si elle allait se mettre à chanter un refrain d’époque, un truc dans le genre Berthe Sylva, vous voyez?

Mais non, elle ne se mit pas à chanter.

- Qu’est-ce que vous vous imaginez, se défendit-elle en le regardant bien droit dans les yeux. Les personnes dont je vous parle vivaient dans les environs de la Grange aux Belles il y a plus de dix ans. Ils sont partis, je ne sais ce qu’ils sont devenus et je serais bien surprise de les revoir. Par ailleurs, je ne vous ai pas précisé mais je fais comme dans les livres: je change les noms de mes protagonistes. Bernard ne s’appelle pas Bernard, Alfredo, non plus. Il n’existe pas plus de Bernard que d’Alfredo, de Petra ou de Monica!

Monica? Je scrutai Joséphine avec un intérêt grandissant. Cette petite bonne-femme n’avait pas fini de me surprendre. Elle concoctait donc ses récits avec beaucoup de minutie sans laisser le moindre détail au hasard. Costard-Cravate avait tombé sa veste et semblait un peu nerveux. Le front luisant et il se tourna vers Gold Leaf sollicitant une cigarette. Joséphine reprit son récit.

FIN DE L EPISODE 3

Sunday, November 27, 2011

CHASSE A L'HOMME - épisode 2/7

Ces mots m’étaient adressés, chère lectrice, cher lecteur! J’avais du mal à contenir mon étonnement. Presque dix ans s’étaient écoulés depuis ma dernière visite. Elle en voyait du monde en sa qualité de commerçante, des centaines de clients par mois. Était-il possible qu’en un seul coup d’œil elle me situe dans le temps? «Peut-être» répondis-je dubitativement en actionnant la petite cuillère.

Le garçon qui assurait le service dans la salle se tenait parmi les membres du petit groupe.

«Louis, dit Joséphine, prenez ma place au comptoir, je descends une minute à la cave».

Sur ce, elle tira sur une trappe dont les contours se dessinaient sur le sol. Je me penchai par-dessus le zinc et la vis disparaître, descendant prudemment les marches de biais. Quelques minutes plus tard, elle remonta, une vieille boîte à biscuits en fer entre les mains. Elle referma soigneusement la trappe, tira un tabouret et prit place, la boîte poussiéreuse sur les genoux. Elle appuya ses coudes sur la boîte et commença. Mon cœur palpita. Quelle chance! Pour vous, pour moi, chers lecteurs, je devinai que notre Joséphine était toute disposée à nous livrer un récit de son cru.

Nerveuse, je ne cessais de remuer la cuillère dans la tasse provocant l’apparition de spirales dans la mousse du café. Les spirales semblaient s’animer, un peu comme dans ce film d’Hitchcock qui se passe à côté d’un pont, vous savez? Ah! Mais j’ai oublié le titre. Enfin, passons. Les spirales s’enroulaient et il semblait que j’avais actionné une machine à remonter le temps. C’était… comment vous dire… surprenant. Joséphine parlait d’un type qui avait habité le quartier il y a longtemps. Elle avait soupiré en évoquant son nom à Bernard. «Le destin a des armes bien cruelles, constatait Joséphine à notre intention. Mais s’il se contentait de les posséder, ça irait! Non! Il arrive qu’il se serve de ses armes, le destin. C’est notre grand malheur. Bernard, il avait été frappé un beau matin. Vous pensez tout de suite qu’il est mort. Mais non il ne s’agit pas de cela. Par contre, on ne sait pas ce qu’il est devenu».

«Il venait ici plusieurs fois par semaine. Le matin, il amenait ses minots à l’école et, en suivant, venait prendre un expresso. Il faisait des commentaires sur les nouvelles du jour, la première page du journal étalée sur le comptoir. Le buste appuyé sur ses coudes, il parcourait rapidement les titres derrière ses petites lunettes rectangulaires. C’était un beau gosse, cultivé et intelligent. C’est avec un type de ce genre que j’aurais aimé partager ma vie, se lamentait Joséphine». Le petit groupe du comptoir s’était progressivement immobilisé. Sur un tabouret ou debout, une épaule collée contre le mur, chacun écoutait Joséphine. Son talent était célèbre. Elle attirait les curieux, fidélisait les initiés. Elle faisait des adeptes.

Elle jeta un regard furtif dans ma direction. Je lui fis signe de la tête comme pour lui indiquer que je n’allais pas me sauver. Ce regard paru la conforter.

«Oui, j’aurai souhaité croiser un homme de cette espèce, en faire mon amant, mon ami, mon mari, poursuivit Joséphine. Je lui en voulais presque de venir par ici m’offrir sans retenue son charme magnétique. Je me consolais grâce à la sympathie qu’il me témoignait. J’étais en tout et pour tout sa confidente.

Le matin, à l’heure où il passait, y avait pas grand monde. Alors, on causait un brin. En plus de me faire le résumé des actualités, il ajoutait ses réflexions personnelles. Mais il finissait toujours par parler de ce qui l’intéressait le plus: lui. Il était professeur d’université et, je suppute, un peu mégalomane comme tous les membres de cette profession. Aussi, je soupçonne que la confiance qu’il me témoignait n’était pas gratuite. J’irai même jusqu’à l’accuser d’espérer secrètement être un jour le héros d’un de mes récits. J’en avais déduit que c’était pour cette raison qu’il prenait un soin minutieux à me faire partager son intimité. Malheureusement, pour l’heure son existence ne dépassait pas la sphère de l’ordinaire. J’étais bien aise qu’il m’offrit à labourer son champ privé mais j’avais beau étudié les sillons un par un, je ne voyais pas de fleurs rares. Jugez vous-même: Il vivait dans un appartement qu’il avait acheté profitant des crédits à taux peu élevé que le gouvernement avait lancés à cette époque. Ce domicile, il le partageait avec sa concubine, une italienne qu’il avait rencontrée lors d’un voyage en Toscane. Ils avaient deux enfants, deux garçons qui avaient hérité de la beauté slave de leur mère. Bernard m’avait commenté que la belle-famille était de Trieste et dans ces régions frontalières, les brassages étaient fréquents, ou du moins, ils l’avaient été.

«Un jour cependant, j’eus le loisir de penser qu’un évènement était en train de rider la surface lisse de cette existence.

- Vous avez l’air bien préoccupé aujourd’hui, M’sieur Bernard.

- Joséphine, arrêtez de vous gaver de pages d’horoscope, vous allez finir par vous rendre malade.

- Allons, ne faites pas d’esprit, vous savez bien que je ne lis pas ces foutaises.

- Je vous ai vu les lire, pourquoi vous en cachez-vous? demanda Bernard d’un ton amusé.

- Soit je les lis, répondit Joséphine toujours calme, je les dévore même, si cela peut vous faire plaisir mais je sais aussi me fier à ce que je vois. Le visage, le regard, la démarche en disent long sur les personnes. Et vous, par exemple, vous n’êtes plus le même. Depuis lundi dernier exactement tenez! -Joséphine avait frappé le comptoir du plat de la main- quand vous êtes venu prendre un kir avec votre ami Alfred!

La précision de Joséphine paru déconcerter le pauvre Bernard.

- Oh Joséphine! Vous êtes insupportablement observatrice. Puis il se ressaisit: J’ai un service à vous demander.

- Quoi? Votre ami Alfred, il cherche encore à être couvert?

- Passez-moi le journal s’il vous plait. Non, il n’est pas question d’Alfred. Pourriez-vous vous occuper Marcus et Angelus le week-end qui vient.

Bernard chercha dans les dernières pages la partie réservée à l’horoscope. Avec son doigt il passa en revue les différents signes.

- Comment? Vous faites encore des travaux dans l’appartement!? Jamais vous n’en finirez ma parole!

- Bélier, vous aurez une décision à prendre et vous montrerez à la hauteur: vous ferez preuve de sagesse et de loyauté. Argent: prenez quelques distances avec votre porte-monnaie. Non Joséphine, pour le moment, nous en avons fini avec les travaux. Ce week-end, Petra se rend au congrès des sapins de Noël en Bavière et je voudrais… je voudrais être un peu seul.

Ce jour-là, j’en étais certaine: un truc clochait chez Bernard».

FIN DE L ÉPISODE 2

Sunday, November 20, 2011

CHASSE A L’HOMME - épisode 1/7

Les villes. Pas n’importe lesquelles. Les grandes villes. Personnellement, je vous le dis à vous chère lectrice, cher lecteur, je te le dis à toi qui viens d’ouvrir une page, j’y trouve mon compte. Car matière pour occuper son temps, ça, il y a. Vous conviendrez en effet qu’il est bien légitime de vouloir meubler les heures non assignées à l’activité professionnelle, n’est-ce pas? J’entends se livrer à quelque loisir. J’en connais qui ont des hobbies, des activités manuelles; ils se donnent à l’aquarelle, au modélisme, ils font des poteries en argile. D’autres qui pratiquent un sport, etc. En ce qui me concerne, rien de tout cela. Enfin… il y a quelques années alors que je venais d’obtenir un bon poste dans le service juridique de La Compagnie Du Médicament, j’écrivais. C’était mon passe-temps et même presque une obsession. J’ai même songé à démissionner pour commencer une carrière artistique et tenter de vivre de mes livres par exemple. Et puis, je ne l’ai jamais fait. A trente ans –j’avais à l’époque trente ans, vous l’avez deviné- des idées saugrenues vous traversent l’esprit comme ça mais on a bien vite fait de les abandonner pour continuer sans trop de heurts la confortable existence déjà établie.

Cependant, comme je vous le disais, il faut bien tuer l’ennui les jours libres. Je me mis en quête d’un nouveau passe-temps. Je l’ai trouvé dans la rue. Dans la rue, j’observe. Le tracé des passants, celui des autos, la cohue de l’écosystème urbain. J’arpente les cafés et les brasseries, j’écoute à loisirs les conversations des hommes et des femmes qui se trouvent aux tables voisines. Des fois, je pousse l’audace jusqu’à filer quelqu’un jusqu’à son domicile. Ou alors, au supermarché, j’espionne comment un tel ou une telle remplit son caddie et je m’amuse à déduire son mode de vie. Rapidement, je compris que je n’allais pas me passer du besoin de voyager dans l’intimité de mes pairs. Si je ne le faisais pas par l’imagination à travers les histoires que je composais, je me servirais de la réalité. Cela me paru un bon choix. Et maintenant c’est devenu un vraie habitude.

Et c’est ainsi que je l’ai rencontré. Bien sûr tout de suite vous pensez: un homme! Non, il ne s’agit pas d’un homme mais du bar de Joséphine, un petit troquet situé aux abords du Canal Saint-Martin. Vous vous en doutez, à force de randonner dans les alpages de la ville j’ai fini par en connaître des bars. Et celui-là, rue de la Grange aux Belles, a retenu mon attention. Dans ce bistrot, Joséphine, la patronne, a coutume de livrer à ses clients, en plus de leurs consommations, des histoires… Pas des contes, pas des légendes, pas des fictions mais des histoires bien concrètes chère lectrice, cher lecteur. Joséphine, elle connaît tous les habitants de son quartier et encore mieux ceux qui fréquentent son établissement. Ces gens-là, pour une raison que j’ignore, qu’elle ignore aussi certainement, ils lui confient des morceaux de leurs vies. Mis bout à bout, ça fait des histoires complètes, des trucs bien alléchants.

Je l’ai connu ça fait un bout de temps le bar de Joséphine. Je crois bien que c’était à l’époque où je voulais larguer mon boulot. Elle avait nourri mon envie d’écrire à l’issue de deux ou trois après-midi passées à écouter l’histoire de ce pompiste à l’œil de verre ou de ce banquier qui rêvait de monter un parc d’attraction avec des autruches. C’est qu’à l’époque, je vivais justement à deux pas. Par quelle association d’idées, je me suis souvenue du bar de Joséphine? Ça, vraiment, je pourrais pas vous le dire. Ça faisait une paye que j’allais plus par là-bas, sur les bords du Canal St Martin. Fort de ce constat, j’avais bien envie, de voir si elle y était toujours Joséphine, prêchant derrière son comptoir les messes oecuméniques de son quartier.

Un jour, j’aperçu avec joie la devanture verte. Je remontai la rue en contenant mon allégresse première; le bar pouvait très bien avoir changé de propriétaires malgré son aspect extérieur que j’avais reconnu. Mais quand je poussai avec frénésie l’un des deux battants de la porte-vitrée, je constatai qu’elle était là. Elle me tournait le dos, occupée à actionner les boutons du percolateur. Peu d’éléments avaient changé dans sa silhouette. Quant à sa coiffure, un chignon enroulé sur la nuque, elle était identique à celle que me renvoyait mon souvenir. Elle distribua les cafés aux clients, essora une serviette mouillée au dessus de l’évier et se mit à faire des moulinets horizontaux sur le zinc pour effacer les marques que les verres avaient peintes.

J’avais pris place sur un tabouret à l’extrémité du comptoir. Le mouvement circulaire de son bras que je ne quittai pas des yeux s’arrêta subitement quand il arriva à ma hauteur. Je levai la tête et constatai que Joséphine me regardait curieusement. Chère lectrice, cher lecteur, vous savez un de ces regards insistant qui semble vous envoyer mille questions à la figure.

- Qu’est ce que vous prenez?

Ce fut l’unique interrogation qui sortit de sa bouche et, ma foi, elle était bien naturelle. Lorsqu’elle fût à nouveau affairée à son percolateur, je pris un petit miroir dans mon sac à main et inspectai furtivement mon visage. Ayant vérifié qu’il ne portait aucune bizarrerie -je ne sais pas, une bavure de rouge par exemple- je le refermai et attendis ma commande en inspectant la salle.

Un homme et une femme occupaient une table prés de la fenêtre. Ils parlaient peu. La fille regardait au loin par-dessus l’épaule du type et semblait plus absorbée par ce qui se passait dans la rue que par le discours de son compagnon. Le reste des clients était attroupé autour du comptoir, du côté opposé au mien. Parmi eux, un jeune homme vêtu d’une parka verte et chaussé de patins à roulette consultait une publicité concernant le traitement de la calvitie.

«Vous me rappelez quelqu’un» dit Joséphine en déposant une tasse sous mon nez.

FIN DE L EPISODE 1