Friday, December 28, 2012

Maya attitude



Et si moi aussi je me mettais à croire aux prophéties Maya? Selon ses dires, la fin du monde n’était pas la fin du monde en soi mais la fin d’un cycle. Car ces énergumènes-là avaient le don de mettre les petits calendriers dans les grands, de faire des calculs en veux-tu en voilà, de découper le temps à venir, présent et passé en petits morceaux tous identiques pour pouvoir le rassembler en cycles sur plusieurs millénaires. Ainsi donc, le 21 décembre n’était autre que la fin du 13ième bak-tun, qui n’est pas une nouvelle tribu pakistanaise mais bien une de ces fameuses bornes mayas.
Il y a dans mes listes de listes (ces fameuses listes qui me donneraient le statut d’artiste si j’étais en hôpital psychiatrique car si dans la vie normale, ceux qui répertorient, accumulent, listent avec minutie sans raison apparente, juste pour rendre compte, sont regardé d’un œil suspect, dans l’univers des fous on les considère comme faiseurs d’œuvres d’art) il y a celle des lieux où j’ai passé mes réveillons du jour de l’an d’aussi loin que je m’en souvienne. Ca fait une belle tranche de temps. Et je connais bien les évènements qui n’ont cessé de se reproduire à l’intérieur de ce cycle.

1990-1991                 Pau
1991-1992                 Pyrénées (Pyrénées Atlantiques, 64)
1992-1993                 Pau
1993-1994                 Vals (Ariège, 09)
1994-1995                 Vals
1995-1996                Pyrénées (Ariège ou Hautes Pyrénées?)
1996-1997                St Denis (93)
1997-1998                Paris
1998-1999                 Metz
1999-2000                 Barcelone
2000-2001                 Paris
2001-2002                 Madrid
2002-2003                 Sevilla
2003-2004                 Toulouse
2004-2005                 Madrid
2005-2006                 Malaussanne (PA, 64)
2006-2007                 Alpujarras (Granada, ES)
2007-2008                 Montclar-Lauragais (31)
2008-2009                 Buenos Aires
2009-2010                 Cordoba
2010-2011                 Nice
2011-2012                 La Peisse (Haut Jura, 39)
2012-2013                ?

                La fin de ces évènements donc. Un nouveau départ comme on le clame à chaque matin de nouvel an. La fin ou le retour au début. Ainsi bat le cycle.

Monday, December 24, 2012

Putain de Noël


«Qui tu es. D’où tu viens. Où tu vas. C’est pourquoi il avait rejoint à quinze ans le camps des déshérités de ce monde. Il pensait à elle bien sûr. A chaque instant. Le matin, le soir. Habillée et nue. Chaussées et pieds nus, installée dans le canapé, portant un pull qui lui descendait jusqu’aux cuisses, des photographies éparpillées sur ses genoux, sans maquillage, avec cet air sexuel et indolent du réveil qui le rendait fou. Il pensait à tout cela en passant sous l’étoile du Berger suspendue sur le boulevard des Capucines, se regardant au passage dans les vitrines des pâtisseries remplies de pâtes d’amande décorées de la cocarde tricolore et de marrons confits. Il voyait les boutiques ornées de gui, les carrioles ambulantes recouvertes de poinsettias, et il voulait mourir. Les épaules relevées, les mains enfoncées dans ses poches. Il lui semblait qu’il faisait plus froid encore que pendant les hivers glaciaux de Hongrie, il portait deux paires de chaussettes et un trois-quarts doublé d’agneau, mais cela ne servait à rien, il mourait de froid. Il allait le cœur glacé, furieux contre lui-même, jurant comme un impie, la démarche erratique, maladroite, au milieu des gens qui venaient en sens inverse les bras chargés de paquets. Il éprouvait une colère aveugle contre le monde. Plusieurs fois, il rendit une bousculade involontaire sans s’excuser et, devant l’air indigné d’un passant, se contenta de donner un coup de pied dans le trottoir.
                - Putain de Noël.»


En attendant Robert Capa. Susana Fortes

Monday, October 15, 2012

L’as-tu vu? Loup y es-tu?

               

 Un tableau de Hopper est une fenêtre inversée. On ne regarde pas à travers elle. C’est elle qui dirige sur nous un regard cyclopéen*. Blablabliblablabla.
Dans un de ses tableaux il y a une femme dans un bureau, un immense bureau ou plutôt rendu immense par une large baie vitrée donnant sur la rue. Un bureau. Office. Les rues sont vides. Nous n’avons d’autres choix que de porter notre attention sur cette lady mystérieuse sur le point d’ouvrir une lettre. Une lettre attendue? Une lettre qui va révéler un passé inconnu? Une lettre qui va changer sa vie? Une lettre qu’elle préfèrerait ne jamais lire ou tout simplement la facture de la compagnie d’électricité ou un prospectus pour acheter un canapé à crédit en payant en trois fois sans frais.
                Hopper, un voyeur ils disent. C’est vrai, dans ses toiles composées d’un fragment de réalité, vus depuis l’extérieur on jurerait que les protagonistes n’ont aucune conscience d’être observés. Observateur. Pilleur du privé. Mais n’est-ce pas tout simplement une essence humaine? Regarder là où nous ne devrions pas dans un but que chacun jugera à sa mesure: assouvir notre curiosité. On envisage toujours la vie de nos voisins (dans l’avion, à la maison, dans la queue de la poissonnerie au supermarché) comme lumineuse, radieuse, infiniment plus intéressante que la nôtre. Alors même que celui-là a pleuré cinq minutes avant, alors même que celle-là a foiré un entretien la veille. Voyeur du présent pour retrouver dans la tristesse du prochain celle qui nage au fond de nos propres entrailles en silence. Désespoir devant «cette vie-là est définitivement mieux que la mienne». Désespoir devant «il y aurait donc de la mélancolie derrière cette façade sans faille».
                Le voyeurisme ne nous mène nulle part. Que reste-t-il après avoir ouvert ces pages pour voir s’il s’y trouvait un nouveau post et bien évidemment prendre connaissance de son contenu? On lit, un clic et l’écran se change en autre chose, la page se ferme, on se retourne et quelqu’un nous a vu: tu fais quoi? C’est l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme. C’est l’histoire du voyeur qui regarde le voyeur qui regarde le voyeur qui regarde le voyeur qui regarde.
                L’intelligence du voyeur cependant, celle qui assure sa longévité en tant que voyeur est de veiller à ne jamais éveiller le soupçon. Dans les toiles d’Hopper qui travaille avec une caméra invisible pour peindre des plans fixes de scènes américaines, dans ces cadres finement étudiés on ne saurait en effet jamais y déceler les poils de la perche. L’imaginer pourrait être en outre un sujet pour tourner en dérision toute cette agitation qui se crée lorsqu’une exposition d’envergure se tient au Grand Palais (exposition pour laquelle bien sûr je déploierais mon énergie, mon savoir et vendrais mes bijoux de famille -ils sont peu nombreux- -mais quand même- si jamais on m’empêchait de m’y rendre). Vu ou être vu, that is the question.





* Peter Schjeldahl in Télérama Hors-Série. Octobre 2012

Sunday, October 07, 2012

ROAD TRIP TO KERVOAC




Ceci n’est pas un rêve ni un cauchemar. Encore moins un récit d’antan. Kervoac prononcé Kerouac. Vous y êtes?
J’ai découvert, par hasard - quand j’écris par hasard, je m’arrête, les doigts au dessus du clavier sachant que ça mériterait quand même une petite explication, que tout le monde sait que le hasard fait bien ou mal les choses. Le hasard, c’est un peu le sel du destin que l’on jète à toutes les sauces pour donner du goût mais restons en là pour aujourd’hui. Donc par hasard je découvre que Jack Kerouac était breton. Pas de naissance. D’origine, cela va de soi.
Quand on y pense à deux fois, avec un nom pareil, rien d’étonnant mais encore fallait-il s’y pencher. Ce qu’ont fait les Kerouac d’Amérique pendant plusieurs générations sans faire grande fortune. Même à l’époque où le sieur Jack était allé jusqu’à Brest, en 1965, dans le but de rencontrer dans la personne d’un monsieur nommé Lebris un aïeul en chair et en os, les pistes étaient complètement brouillées. Il y a moins de 10 ans, la lumière a été faite.
L’ancêtre serait un certain Urbain-François Le Bihan de Kerouac ayant émigré au Canada au début du 18ième siècle. Fuyant une sombre affaire de meurs, à son arrivée en terre d’exil il change son nom en Lebris de Kerouac, début de toutes les complications pour qui cherche ses origines. Jack cherchait donc sur les terres bretonnes un Lebris dans son arbre. Il faisait fausse route.
Les Le Bihan ascendants d’Urbain-François étaient des gens du lieu-dit Kervoac à côté de Lanmeur. Alors là, c’est le moment où je sors ma carte du Finistère, toute fraîche, toute neuve, ayant très peu servie au terme de cette année en plaines inconnues et je m’aperçois que c’est à deux pas chez moi. Alors j’ai pris ma bagnole et j’y suis allée.
J’ai pas lu Sur la route à 16 ans comme on l’entend souvent dans les témoignages. Je crois bien, je suis sûre même, que c’est Mic qui me l’a mis entre les mains. J’avais dû le feuilleter voire le lire en entier mais c’est l’édition que je tiens dans la main trouvée sur l’étal d’un bouquiniste à Toulouse qui m’a vraiment saisie quelques années plus tard. Voyez comme les gens «bougent». Le même livre, les mêmes phrases. Un jour elles te laissent indifférent, un autre elles te parlent et tu les écoutes. J’avais déjà parcouru plusieurs milliers de kilomètres avec mon sac à dos, j’avais toujours pris des notes et tenu des carnets lors de ces voyages multiples et variés où je ne cherchais rien d’autre que teinter mes lendemains de destinations nouvelles, attentive aux rencontres et acceptant les coups durs. Quoi de plus normal alors que de remplir sa bibliothèque d’écrivains voyageurs et de trimbaler dans ses valises des romans qui parlent d’expériences similaires à celles que j’ai vécu sur ma route.
A la sortie de Lanmeur, j’aperçois une stèle confirmant l’origine de cette épopée familiale et se tenant à la croisée de trois Kervoac: Creiz, Heulla et Izella. Je n’ai que l’embarras du choix. Un seul cependant solitaire émerge devant une ferme sur le bord de la route. Sur la route là où tout commence. Là où tout fini.

Friday, September 28, 2012

CAUCHEMAR SOUS LARIAM (3)


A Carbonne, 2002


                J’ai pensé à la création d’un nouveau prix littéraire: le prix du cauchemar. J’ai pensé à la création de ce prix parce que forcément, s’il existait et que je me présentais, je gagnerais.
                Dans celui-ci la maison était attaquée par un commando. On venait tout juste de repérer des personnes, mitraillettes au bras, postées sur le toit de la maison. Sans savoir ce qu’elles faisaient là, on les observait depuis la véranda, le seul endroit de la maison où l’on avait une vue panoramique sur le toit. Un membre du groupe, du nôtre, le seul armé, décidait de sortir et de rejoindre ces envahisseurs sur le toit pour tenter des pourparlers. Il planait au sein de la famille un sentiment d’épuisement et de lutte inutile. En gros, on comprenait que c’était la fin de tout. On se sentait comme des fugitifs subitement serrés par leurs poursuiveurs. Le commando pénétrait dans la maison et commençait à investir les lieux, occupant toutes les pièces. Sans tenir compte de nous, ils prenaient possession. Mais jusque là ils ne nous maltraitaient pas. J’étais la seule à être au courant de leur intention. J’en déduis que j’étais la personne qui avait tenté les pourparlers avec les envahisseurs sur le toit et que donc j’étais armée. C’est que le subconscient il te dit pas tout dans tes rêves, il te balance des personnages et ensuite il te donne des pistes pour que tu recolles les morceaux, histoire de voir si tu suis. C’est un exercice difficile auquel peu de gens se prêtent s’abritant souvent avec des «je ne me rappelle pas…». Mais ce n’est pas une épreuve du bac ni pour entrer en école d’ingénieur donc on s’en fou.
                Le commando avait envahit donc. Il fallait leur préparer la bouffe, les lits, etc… Les autres pensaient que c’était un simple squat, moi je savais que c’était une expropriation forcée.
                J’étais la seule de la famille à connaître le destin réel qui nous était réservé. C’est dire, les autres croyaient que nous avions des hôtes passagers, armés. J’essayais donc de traiter nos futurs tortionnaires comme des hôtes quelconques et eux en retour se comportaient courtoisement mais non sans afficher une supériorité.
                Le malaise est venu quand une femme du commando à commencer à faire des plans en disant que lorsque la maison serait rasée, elle établirait un carré de jardin ici-même. Toute la famille s’est regardée sans rien comprendre.
                Alors j’ai pris la femme du commando à part en lui disant «ok, vous aurez ce que vous voulez mais je me charge moi même d’annoncer le destin qui nous attend à ma famille»
                Peu à peu, nous nous sentions prisonniers, pris au piège dans un huit clos et la mort semblait notre seule issue. Nous serions battus car nous ne pouvions nous défendre et nous ne pouvions nous défendre car nous n’avions pas d’armes. Pas faute de courage ou d’idée mais faute de canons et de chars. Et puis à 7h29, l’infirmière a sonné. Le ding dong de la porte d’entrée m’a réveillé et c’est tant mieux car j’ignore comment je me serais dépêtrée de cette situation.

Sunday, September 16, 2012

CAUCHEMAR SOUS LARIAM (2)


Deux semaines après le début de la prise de Lariam, j’écrivais ces notes retrouvées dans mon journal de voyage:
            Depuis plusieurs nuits je fais des rêves atroces: une tuerie où un groupe de personnes (dont je faisais partie) se tirent à bout portant et se transpercent le ventre. Le sang et la chair giclent. Ensuite, j'ai rêvé de Bénédicte; elle était devenue folle et dangereuse. Une folie qui ressemblait à celle de Deneuve dans "Répulsion". Elle semblait capable de tuer quelqu'un sur le champ par n'importe quel moyen. Ces yeux surtout faisaient peur. Enfin, une chambre où se tenait une femme condamnée à mort était le décor de mon troisième rêve. Elle allait être tuée, elle se tenait petite derrière les barreaux. Son fiancé était là, lui tenait la main pour l'accompagner dans la mort. Elle souffrait et son visage n'exprimait que la terreur, aucune autre émotion ne semblait habiter son corps. De plus, elle était enceinte. Cela n’avait pas empêché la programmation de son exécution. Le couple qui avait été victime du crime qu'elle avait commis (quel crime? je ne sais pas), un homme et une femme d'une 50aine d'années, regardait la scène par une petite fenêtre incrustée dans la porte de la cellule. En effet, les plaignants ont le droit d'assister à l'exécution, je l’avais lu lorsque je tentais d’écrire une nouvelle sur le sujet. L'idée de regarder quelqu'un mourir et d'en éprouver une certaine satisfaction est bien plus qu’atroce à mes yeux. Elle fait partie de ces choses qui errent dans un monde extérieur au genre humain. Cette idée lui serait étrangère. Mais dans toute forme vivante il y a ce que l’on pourrait appeler des anomalies.
En temps normal je fais des cauchemars bien sûr mais là c'est un concentré express. J'ignore comment l'interpréter. Certainement comme le reflet des multiples tensions que j'ai connu depuis le début du voyage. Je ne pensais pas que cela avait pris autant d'ampleur dans mon esprit.

Monday, September 10, 2012

CAUCHEMAR SOUS LARIAM

Avant propos. Il y a maintenant plus de 10 ans, à l’approche de ma deuxième entrée dans le sous-continent indien, un médecin m’a prescrit du Lariam comme anti-paludéen. Mes rencontres de routards sont l’occasion d’échanger des expériences sur le sujet et je dois bien conclure que la majorité a souffert des mêmes troubles que moi : tachycardie, insomnies, maux de têtes, angoisses… Mais ce qui intrigue le plus mes auditeurs dans ces circonstances c’est quand je leur révèle qu’à cette époque j’ai noté sur papier mes cauchemars. Car les cauchemars sont aussi un thème récurrent que joue le Lariam sur notre organisme. Bien au delà du voyage je retranscrivais tel un scribe de la psyché ces voyages de l’inconscient qui me laissaient certes dubitative mais guerre préoccupée. Il est bien là une chose qui m’a toujours fasciné: les effets du Lariam perdurent bien après la prise ce qui signifie que la molécule laisse une empreinte de son passage. Par quel mécanisme? Mystère. Aujourd’hui les effets secondaires du Lariam sont mieux pris en compte (ils étaient à mon avis parfaitement connus à l’époque) et les personnes concernées semblent plus averties. Cependant le médicament traîne toujours sur le marché.


Je suis dans une forêt verdoyante. Avec une bande. Nous traversons un pont en pierre au milieu de cette forêt épaisse. De part et d'autre c'est la jungle angoissante, un chaos d'arbres, de végétaux étriqués style "La voie royale". Je me trouve dans les bras d'un homme qui me murmure des choses tendres à l’oreille tout en me faisant grimper sur le muret du pont. Tout en continuant de m'apprivoiser avec ses mots de sorcier il dégage son étreinte et, montrant un sourire diabolique, me pousse lentement dans le vide. Il y a une hauteur de 30 mètres environ et je m'agrippe à ses bras maléfiques ne pouvant croire que je bascule de façon irréversible. Dans une ultime poussée de sa part je tombe dans le vide, roulant sur la terre en contre bas. J’atterris consciente et vois les autres en haut, très haut me faire des signes d'adieu. Je ne crie pas. Instinctivement, je comprends que je ne suis pas morte mais condamnée à occuper cet espace n'ayant pour autre compagnie les arbres hostiles et les bêtes féroces. Quelques semaines plus tard, le clan revient pour vérifier l’avancée de ma décomposition. Je gis latéralement dans une mare hideuse et noire. Mon corps flotte. Je suis morte sans l'être. Ils entreprennent alors la remontée de mon cadavre au bout d'une corde. Mon corps se fraye un passage entre les branches. Une fois hissée, je pourrais profiter de cette opportunité pour m’évader. J’ai en effet retrouvé le sentier tracé dans cette jungle mais je décide de ne donner aucun signe de vie. Le clan constatant ma mort de façon formelle jette de nouveau mon corps par dessus le pont exactement comme un des leurs l'avait fait auparavant. Je retrouve mon antre où j'avais commencé ma mort, heureuse d'y nourrir le désir de hanter à tout jamais les lieux.