Sunday, August 11, 2013

L'IMPORTANT C'EST D'AIMER

Les monstres sacrés du cinéma reviennent me hanter certaines nuits d’orage. Quand l’éclair déchire l’encre du ciel, quand le battant de la fenêtre claque dans la bourrasque, je vois passer les ectoplasmes qui ont illuminé mon petit écran ou les toiles de la rue des Ecoles, des Mk2, Utopia, Escurial, St Louis et j’en passe. Et si je vous parle ce soir ce n’est point pour faire la liste de ces hommes célèbres qui font la une de nos fantasmes mais bien pour regarder moi-même dans une autre avec l’espoir vain de m’y trouver bien sûr.
                Il y a des femmes qui vous font aimer être une femme, n’est-ce pas? Curieusement on le réalise des décennies plus tard. Ces légendes comme il se doit existent bien au delà de l’Hadès: pour le meilleur et pour le pire. Les fauves de la mode qui se réapproprient un style inégalable n’en ont pas perdu une miette. Yeux surlignés à l’eyeliner, cheveux plaqué en danseuse de ballet, carré frisé vaporeux noyé dans des plumes cabaret,  lèvres ourlées d’un rouge légèrement plus sombre, le blond parfois cendré parfois plus clair, que d’atouts autour desquels rodent les affamés fashionista en mal d’inspiration. Le style qui incarne une façon de vivre, un être entier, clairvoyant et crédible. Ça a un prix tout cela et eux, les fauves, ils le savent. Alors on s’attarde sur les grandes robes taillées dans des foulards, ou des trapèzes ou des chemises, sur ce teint bronzé relevé par une pièce blanche d’une simplicité à toute épreuve et qui pourtant imprime notre pupille au point de nous en faire désirer une pour notre prochaine session de piscine. On en oublierait même qu’une femme comme ça a elle aussi signé le manifeste des 343 et par là même son engagement dans un combat pour l’émancipation. Des mains gantées comme celles d’une hôtesse. Un chignon, des lunette en écaille au dessus d’une machine à écrire, un bandeau dans les cheveux, un ras de coup dans sa panoplie. Il faut bien se rendre à l’évidence, TOUT lui va, TOUT devient un style sur elle.
                Certes nous envions la beauté mais aussi ses personnages. Marianne ou Rosalie figurant la duplicité ou la double vie comme on veut. Les synopsis diront «tiraillée entre deux hommes» car une femme, jamais au grand jamais, ne s’afficherait avec sa cour ni à cette époque ni à une autre. Et pourtant, elle, elle le fait. Digne. Avec classe. Tu te comportes comme un enfant, tu m’ennuies, adieu. Clac! Et derrière la porte y’en a un autre qui l’attend pour la faire danser ou l’emmener dans son auto humer les senteurs d’une campagne fleurie. Un héroïsme ordinaire: être une femme et pouvoir jouer sur deux tableaux. A l’aise Blaise. Rien que pour ça, pour s’affranchir des humeurs masculines. Pourquoi  supporter ces vagues à l’âme agaçants quand la femme, elle, n’aspire qu’à la tranquillité et à l’amour d’une seule vie. Derrière l’actrice il y a cet idéal animal qui court très très vite et que pourtant nous poursuivons avec peine. Alors merde, c’est vrai que la Romy, elle a versé dans le Woolite et le savon Lux, mais cela n’enlève rien à sa légendaire polyandrie incarnée dans des films qui devraient nous servir d’encyclopédie. Et cela, sans prosélytisme, sans propagande juste parce qu’il en est ainsi. Parce que c’était une femme qui aimait les hommes, la vie et l’espèce sapiens dans son intégralité. Si elle devait refaire la scène du bain avec Piccoli, au lieu de taper du plat de sa main en scandant l’argent, l’argent, l’argent, elle dirait certainement ce petit leitmotiv qu’elle faisait battre du bout de ses cils: les gens, les gens, les gens!

Saturday, April 06, 2013

HUMAIN AU PAYS DES MERVEILLES


                Elle est heureuse. Elle est épanouie. Et pour cause. Son homme est beau, il faut le dire. Il ressemble à Ken, le copain de Barbie. Qui n’a pas eu de fantasmes sur le copain de Barbie? Cette coupe impeccable, ce teint bronzé, ces yeux verts, ce sourire d’ange, ces abdos à tomber par terre. Qui n’a pas rêvé de construire son quotidien avec un homme pareil? La femme dont je vous parle ne rêve plus. Cet homme là, il vit avec elle. Et en plus il fait la cuisine, lave, range, fait les courses, coache les séances de muscu, tond la pelouse, aide l’ado de fils dans ses devoirs, répond à toutes les questions du trivial poursuite, la comprend quand elle a des problèmes, l’écoute quand les soucis frappent à la porte, prépare des salades au lieu de ramener des kebabs, assaisonne les lentilles au lieu de faire bouillir des pâtes, n’a pas l’esprit pollué par une ambition quelconque, la respecte et la conseille dans ses choix, va commander les cafés au bar quand elle est avec une copine, etc, etc, etc… La femme dont je vous parle vit au pays des merveilles.
                Le pays des merveilles. Je l’ai découvert l’autre soir en replay*. Autant vous dire que j’adore ce genre de découverte tout comme j’adore les rencontres d’un soir, celles qui nous construisent une mémoire et nous font accepter la rudesse des après-midi silencieuses.
C’est l’histoire d’une société. Pas de demain, pas d’hier mais bien d’aujourd’hui. La science fiction d’une époque révolue nous voyait télé-transportés, voyageant dans l’espace comme on va en vacances à St Malo ou à Palavas et vêtus de combinaison en lycra bicolore et de bottes souples montant jusqu’au genou. La science fiction moderne quant à elle ne souffre plus du besoin de nous projeter 30 ans, 50 ans, 100 ans en avant. Il semblerait que son essence même consiste à nous laisser dans notre ère et à porter un miroir grossissant sur certains aspects du monde technologique qui nous entoure. Alors oui, pourquoi pas des robots humains pour édulcorer notre quotidien? Des robots humains vous avez dit? Oui des robots humains. Ils ont une petite prise dans le cou, au bas du dos pour les anciens modèles, pour être initialisés, programmés, rechargés.
                Des clients déambulent chez un concessionnaire vendeur de hubots, c’est comme ça qu’on les appelle. Ils/elles sont jardiniers.ières, cuisiniers.ières, homme à tout faire ou femme à tout faire, monteurs.ses sur des chaînes d’assemblage, danseurs.ses dans des peep shows, employés.es dans des clubs de charme. Vous êtes un particulier ou une entreprise vous pouvez acheter ce qui vous plaît, ce dont vous avez besoin comme on achèterait la dernière née d’une grande marque d’auto. Que d’allégresse. On se laisserait bien tenté. En plus y’a des promos… Et puis voilà, un avatar de Ken atterrit dans votre maison.
Le mari, le vrai, lui, n’est pas très content par contre, jugeant la machine trop bête, la machine trop machine. Mais finalement que peut-on attendre d’une machine? Un petit groupe de rebelles hubots ayant pris le maquis en quête de liberté, de droit à l’autodétermination et de prises électriques est censé nous donner la réponse. Alors je vais pas manquer ça. Car ces humains-machines en train de se battre pour leur droit à vivre et être traités comme des êtres de chair nous renvoient notre image de société tendant de plus en plus à vivre et à raisonner comme des robots.

*la série s’appelle «Real Human», Äkta Människor de son titre original

Sunday, February 03, 2013

IL FAUT QUE JE ME CASE


Alors là, je suis sûre que vous êtes entrés ici en pensant glaner des détails croustillants sur une récente aventure. Vous avez faux. Non mais attendez!! Attendez ne partez pas pour autant. C’est encore bien plus intéressant ce que vous allez apprendre ici sauf si vous le savez déjà car au final ce n’est un secret pour personne. Mais… certains continuent d’avancer dans la vie en ignorant le réchauffement climatique, le trou dans la couche d’ozone, l’élimination des aborigènes par les blancs ou le remplacement du lait cru par le lait pasteurisé dans le camembert. Alors? Si ces faits ne sont pas notoires pour eux, il est notoire que certains individus vivent dans l’ignorance. Qu’est ce que la connaissance au fond pourrait-on arguer? Et ce n’est pas le sujet vous répondra l’auteure (est-ce que à vous aussi Word met une petite vaguelette rouge lorsque vous écrivez le mot auteure et non auteur?) avide de reprendre le cours de son histoire.

               Ne sentez vous donc pas une main qui agrippe le pan de votre veste et la tire avec acharnement pour vous faire revenir en arrière? Si j’ai écrit ce titre, c’est parce que je me suis mise dans la peau des dirigeants (ou des ex-) de la GS, la Goldman Sachs. Pourquoi faut-il qu’ils se casent ces bachi-bouzouks-là s’ils occupent déjà des postes dans l’engrenage cliquetant de la plus puissante institution financière de la planète? Se caser, professionnellement j’entends (désolée de vous décevoir encore). Pourquoi donc chercher un job quand on en a déjà un? La réponse est simple: pour rejoindre la sphère publique bien sûr. N’est-il pas curieux de constater aujourd’hui que le premier ministre grec a travaillé à la GS, que celui qui fût le premier ministre italien a travaillé à la GS, que l’actuel président de la BCE a travaillé à la GS. Que l’on trouve aussi dans cette liste des ex de la GS, des anciens ministres, des commissaires européens, des anciens gouverneurs ou sénateurs américains, des professeurs d’université, des secrétaires du trésors US… Il y a bien longtemps que les frontières sont poreuses. Entre le public et le privé, les régulés et les régulateurs. Pierre Carles y avait ajouté les médias: finance, politique média, un seul et même monde.

Tous dans le même panier, à l’heure de la globalisation, c’est plutôt bien, non? Sauf que… la GS a fait plus de 300 millions de dollars de bénéfice en aggravant la crise grecque (par exemple). Attention, comprenons-nous. Le but de la GS c’était pas de faire plonger la Grèce. Pour simplifier sans changer le fond des choses disons qu’il y avait un moyen avec la crise grecque de se faire du pognon et cela au risque d’aggraver la situation du pays. Mais ça la GS elle s’en foutait pas mal. Tout comme elle s’en fout d’avoir des parts dans une société qui, entre autre, détient un site alimentant le trafic sexuel des mineures (là, surprise! Word accepte la féminisation du mot mineur, mais on parle de victimes sexuelles, n’oublions pas).

La banque au faîte de sa gloire, c’est ça. L’argent n’a pas de morale, l’argent n’a pas d’éthique et les institutions qui le gèrent ont signé ce pacte-là. Quand les anciens de ces institutions sans éthique se retrouvent à la tête de pays, ne voit-on pas un vent souffler, un vent identique à celui que l’ont voit soulever le sable dans les aventuriers de l’arche perdue à la fin du film (oui, je parle de l’épisode où l’on apprend qu’Indiana Jones a peur des serpents et où l’on tombe raide dingue de la musique et du mec). Ne devrait-on pas aussi grimacer aussi sublimement que chantent Mariah Carey ou Cristina Aguilera quand l’entité banque faisant faillite les états ouvrent les vannes de leurs réserves (soit, nos impôts) pour les renflouer? Précision: La GS même si c’était pas la plus à plaindre pendant la crise des subprimes a reçu des liquidités de la Fed. Pourquoi doit-on venir en aide à des entreprises qui n’hésitent pas à nous déposséder si nous faisons obstacle à leur dessins, hein? C’est comme si vous prêtiez de l’argent à un pote et qu’un jour il venait faire sauter votre maison parce qu’il a décidé d’y construire un Parc Asterix. Jésus dit, si on vous frappe sur la joue gauche, tendez la droite (ou l’inverse). Et bien ne le faites surtout pas. Ecrivez plutôt au dos de vos chèques ou sur le TIP de votre deuxième tiers (c’est bientôt le 15 février) «goldman sucks». Privatiser les profits, socialiser les pertes, voilà la mission d’une démocratie.

Maintenant c’est au tour du gouvernement espagnol de se sentir vaciller. Je me demande si la GS n’a pas un petit ex à sortir de ses placards pour le larguer sur Madrid. En tout cas il n’est pas farfelu de le penser, vous êtes d’accord avec moi. Tous les soirs avant de m’endormir je me répète un petit mantra que je me suis inventée pour calmer ma colère. Change the world, think.

Et ma conscience de me répondre: just do it.

Friday, December 28, 2012

Maya attitude



Et si moi aussi je me mettais à croire aux prophéties Maya? Selon ses dires, la fin du monde n’était pas la fin du monde en soi mais la fin d’un cycle. Car ces énergumènes-là avaient le don de mettre les petits calendriers dans les grands, de faire des calculs en veux-tu en voilà, de découper le temps à venir, présent et passé en petits morceaux tous identiques pour pouvoir le rassembler en cycles sur plusieurs millénaires. Ainsi donc, le 21 décembre n’était autre que la fin du 13ième bak-tun, qui n’est pas une nouvelle tribu pakistanaise mais bien une de ces fameuses bornes mayas.
Il y a dans mes listes de listes (ces fameuses listes qui me donneraient le statut d’artiste si j’étais en hôpital psychiatrique car si dans la vie normale, ceux qui répertorient, accumulent, listent avec minutie sans raison apparente, juste pour rendre compte, sont regardé d’un œil suspect, dans l’univers des fous on les considère comme faiseurs d’œuvres d’art) il y a celle des lieux où j’ai passé mes réveillons du jour de l’an d’aussi loin que je m’en souvienne. Ca fait une belle tranche de temps. Et je connais bien les évènements qui n’ont cessé de se reproduire à l’intérieur de ce cycle.

1990-1991                 Pau
1991-1992                 Pyrénées (Pyrénées Atlantiques, 64)
1992-1993                 Pau
1993-1994                 Vals (Ariège, 09)
1994-1995                 Vals
1995-1996                Pyrénées (Ariège ou Hautes Pyrénées?)
1996-1997                St Denis (93)
1997-1998                Paris
1998-1999                 Metz
1999-2000                 Barcelone
2000-2001                 Paris
2001-2002                 Madrid
2002-2003                 Sevilla
2003-2004                 Toulouse
2004-2005                 Madrid
2005-2006                 Malaussanne (PA, 64)
2006-2007                 Alpujarras (Granada, ES)
2007-2008                 Montclar-Lauragais (31)
2008-2009                 Buenos Aires
2009-2010                 Cordoba
2010-2011                 Nice
2011-2012                 La Peisse (Haut Jura, 39)
2012-2013                ?

                La fin de ces évènements donc. Un nouveau départ comme on le clame à chaque matin de nouvel an. La fin ou le retour au début. Ainsi bat le cycle.

Monday, December 24, 2012

Putain de Noël


«Qui tu es. D’où tu viens. Où tu vas. C’est pourquoi il avait rejoint à quinze ans le camps des déshérités de ce monde. Il pensait à elle bien sûr. A chaque instant. Le matin, le soir. Habillée et nue. Chaussées et pieds nus, installée dans le canapé, portant un pull qui lui descendait jusqu’aux cuisses, des photographies éparpillées sur ses genoux, sans maquillage, avec cet air sexuel et indolent du réveil qui le rendait fou. Il pensait à tout cela en passant sous l’étoile du Berger suspendue sur le boulevard des Capucines, se regardant au passage dans les vitrines des pâtisseries remplies de pâtes d’amande décorées de la cocarde tricolore et de marrons confits. Il voyait les boutiques ornées de gui, les carrioles ambulantes recouvertes de poinsettias, et il voulait mourir. Les épaules relevées, les mains enfoncées dans ses poches. Il lui semblait qu’il faisait plus froid encore que pendant les hivers glaciaux de Hongrie, il portait deux paires de chaussettes et un trois-quarts doublé d’agneau, mais cela ne servait à rien, il mourait de froid. Il allait le cœur glacé, furieux contre lui-même, jurant comme un impie, la démarche erratique, maladroite, au milieu des gens qui venaient en sens inverse les bras chargés de paquets. Il éprouvait une colère aveugle contre le monde. Plusieurs fois, il rendit une bousculade involontaire sans s’excuser et, devant l’air indigné d’un passant, se contenta de donner un coup de pied dans le trottoir.
                - Putain de Noël.»


En attendant Robert Capa. Susana Fortes

Monday, October 15, 2012

L’as-tu vu? Loup y es-tu?

               

 Un tableau de Hopper est une fenêtre inversée. On ne regarde pas à travers elle. C’est elle qui dirige sur nous un regard cyclopéen*. Blablabliblablabla.
Dans un de ses tableaux il y a une femme dans un bureau, un immense bureau ou plutôt rendu immense par une large baie vitrée donnant sur la rue. Un bureau. Office. Les rues sont vides. Nous n’avons d’autres choix que de porter notre attention sur cette lady mystérieuse sur le point d’ouvrir une lettre. Une lettre attendue? Une lettre qui va révéler un passé inconnu? Une lettre qui va changer sa vie? Une lettre qu’elle préfèrerait ne jamais lire ou tout simplement la facture de la compagnie d’électricité ou un prospectus pour acheter un canapé à crédit en payant en trois fois sans frais.
                Hopper, un voyeur ils disent. C’est vrai, dans ses toiles composées d’un fragment de réalité, vus depuis l’extérieur on jurerait que les protagonistes n’ont aucune conscience d’être observés. Observateur. Pilleur du privé. Mais n’est-ce pas tout simplement une essence humaine? Regarder là où nous ne devrions pas dans un but que chacun jugera à sa mesure: assouvir notre curiosité. On envisage toujours la vie de nos voisins (dans l’avion, à la maison, dans la queue de la poissonnerie au supermarché) comme lumineuse, radieuse, infiniment plus intéressante que la nôtre. Alors même que celui-là a pleuré cinq minutes avant, alors même que celle-là a foiré un entretien la veille. Voyeur du présent pour retrouver dans la tristesse du prochain celle qui nage au fond de nos propres entrailles en silence. Désespoir devant «cette vie-là est définitivement mieux que la mienne». Désespoir devant «il y aurait donc de la mélancolie derrière cette façade sans faille».
                Le voyeurisme ne nous mène nulle part. Que reste-t-il après avoir ouvert ces pages pour voir s’il s’y trouvait un nouveau post et bien évidemment prendre connaissance de son contenu? On lit, un clic et l’écran se change en autre chose, la page se ferme, on se retourne et quelqu’un nous a vu: tu fais quoi? C’est l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme. C’est l’histoire du voyeur qui regarde le voyeur qui regarde le voyeur qui regarde le voyeur qui regarde.
                L’intelligence du voyeur cependant, celle qui assure sa longévité en tant que voyeur est de veiller à ne jamais éveiller le soupçon. Dans les toiles d’Hopper qui travaille avec une caméra invisible pour peindre des plans fixes de scènes américaines, dans ces cadres finement étudiés on ne saurait en effet jamais y déceler les poils de la perche. L’imaginer pourrait être en outre un sujet pour tourner en dérision toute cette agitation qui se crée lorsqu’une exposition d’envergure se tient au Grand Palais (exposition pour laquelle bien sûr je déploierais mon énergie, mon savoir et vendrais mes bijoux de famille -ils sont peu nombreux- -mais quand même- si jamais on m’empêchait de m’y rendre). Vu ou être vu, that is the question.





* Peter Schjeldahl in Télérama Hors-Série. Octobre 2012

Sunday, October 07, 2012

ROAD TRIP TO KERVOAC




Ceci n’est pas un rêve ni un cauchemar. Encore moins un récit d’antan. Kervoac prononcé Kerouac. Vous y êtes?
J’ai découvert, par hasard - quand j’écris par hasard, je m’arrête, les doigts au dessus du clavier sachant que ça mériterait quand même une petite explication, que tout le monde sait que le hasard fait bien ou mal les choses. Le hasard, c’est un peu le sel du destin que l’on jète à toutes les sauces pour donner du goût mais restons en là pour aujourd’hui. Donc par hasard je découvre que Jack Kerouac était breton. Pas de naissance. D’origine, cela va de soi.
Quand on y pense à deux fois, avec un nom pareil, rien d’étonnant mais encore fallait-il s’y pencher. Ce qu’ont fait les Kerouac d’Amérique pendant plusieurs générations sans faire grande fortune. Même à l’époque où le sieur Jack était allé jusqu’à Brest, en 1965, dans le but de rencontrer dans la personne d’un monsieur nommé Lebris un aïeul en chair et en os, les pistes étaient complètement brouillées. Il y a moins de 10 ans, la lumière a été faite.
L’ancêtre serait un certain Urbain-François Le Bihan de Kerouac ayant émigré au Canada au début du 18ième siècle. Fuyant une sombre affaire de meurs, à son arrivée en terre d’exil il change son nom en Lebris de Kerouac, début de toutes les complications pour qui cherche ses origines. Jack cherchait donc sur les terres bretonnes un Lebris dans son arbre. Il faisait fausse route.
Les Le Bihan ascendants d’Urbain-François étaient des gens du lieu-dit Kervoac à côté de Lanmeur. Alors là, c’est le moment où je sors ma carte du Finistère, toute fraîche, toute neuve, ayant très peu servie au terme de cette année en plaines inconnues et je m’aperçois que c’est à deux pas chez moi. Alors j’ai pris ma bagnole et j’y suis allée.
J’ai pas lu Sur la route à 16 ans comme on l’entend souvent dans les témoignages. Je crois bien, je suis sûre même, que c’est Mic qui me l’a mis entre les mains. J’avais dû le feuilleter voire le lire en entier mais c’est l’édition que je tiens dans la main trouvée sur l’étal d’un bouquiniste à Toulouse qui m’a vraiment saisie quelques années plus tard. Voyez comme les gens «bougent». Le même livre, les mêmes phrases. Un jour elles te laissent indifférent, un autre elles te parlent et tu les écoutes. J’avais déjà parcouru plusieurs milliers de kilomètres avec mon sac à dos, j’avais toujours pris des notes et tenu des carnets lors de ces voyages multiples et variés où je ne cherchais rien d’autre que teinter mes lendemains de destinations nouvelles, attentive aux rencontres et acceptant les coups durs. Quoi de plus normal alors que de remplir sa bibliothèque d’écrivains voyageurs et de trimbaler dans ses valises des romans qui parlent d’expériences similaires à celles que j’ai vécu sur ma route.
A la sortie de Lanmeur, j’aperçois une stèle confirmant l’origine de cette épopée familiale et se tenant à la croisée de trois Kervoac: Creiz, Heulla et Izella. Je n’ai que l’embarras du choix. Un seul cependant solitaire émerge devant une ferme sur le bord de la route. Sur la route là où tout commence. Là où tout fini.