
Le dessin achevé, notre dessinateur le plie sur le bord et le découpe: «vous pourrez le vendre». En moi-même je pense quel prétentieux tout de même, il se prend pas pour n’importe qui! Mais j’esquive. «Alors? votre chérie qui pose pour vous dans vos cahiers, elle est pas avec vous?» Il me regarde, songeur. «Non, elle est avec son mari». On rigole. Une relation pas légale. Les femmes, selon lui, se redécouvrent une vie à quarante ans. Elles ont eu des enfants, ont fait un bout de leur vie professionnelle et puis tombent dans l’évidence: elles s’emmerdent avec leur maris. C’est l’occasion de redémarrer. Ca a l’air d’inspirer notre ami. En tout cas, il semble y trouver son compte. Pendant que nous bavardons, Fariba est passée aux commandes; cette fois, elle a pris le carnet de monsieur-sur-le-banc. Le dessin est vraiment réussi. Juste quelques traits mais ils rendent compte habilement du visage de notre inconnu. Elle signe.
- Au fait, votre nom, à vous?
- Edmond. Mais je signe Baudoin.
C’est l’émotion. Je ris. C’est reparti pour un tour. Et la religion? Jamais. Je l’ai su depuis tout petit. Mais monsieur est tout de même un peu mystique, un peu sorcier, un peu devin. En coulant le portrait de Laurent quelques minutes auparavant, il nous lâche tout bonnement «mathématicien». On est un peu sur le cul. Il se justifie. «Oh! avec une tête
pareille, on est soit artiste, soit on fait des maths!». Est-il déçu d’avoir des scientifiques en face et non des artistes? En tout cas, la conversation lui plaît et les thèmes sont passés en revue comme une mélancolie soulevée dans mon regard pendant l’exercice précédent du portrait. Pas la mélancolie mais une mélancolie laissant entendre qu’il en existe plusieurs. Mais j’évoque la chance. C’est pas pour dire mais il en faut. Des fois on dit pas non. Je suis plus sûre mais peut-être que je dis ça en regardant mon portrait, un portrait signé par l’illustre illustrateur et scénariste de BD. Soigneusement Fariba le rangera dans le carnet lorsque nous prendrons congés. Je vous ai pas trop fait perdre votre temps? Et nous, le votre peut-être?Après ces politesses nous partons dans des directions opposées. Si le mystère du pourquoi des rencontres persiste celui du pourquoi le talent et l’inspiration nous apparaît à cette heure illuminé d’une profonde clarté.





