Monday, December 24, 2012

Putain de Noël


«Qui tu es. D’où tu viens. Où tu vas. C’est pourquoi il avait rejoint à quinze ans le camps des déshérités de ce monde. Il pensait à elle bien sûr. A chaque instant. Le matin, le soir. Habillée et nue. Chaussées et pieds nus, installée dans le canapé, portant un pull qui lui descendait jusqu’aux cuisses, des photographies éparpillées sur ses genoux, sans maquillage, avec cet air sexuel et indolent du réveil qui le rendait fou. Il pensait à tout cela en passant sous l’étoile du Berger suspendue sur le boulevard des Capucines, se regardant au passage dans les vitrines des pâtisseries remplies de pâtes d’amande décorées de la cocarde tricolore et de marrons confits. Il voyait les boutiques ornées de gui, les carrioles ambulantes recouvertes de poinsettias, et il voulait mourir. Les épaules relevées, les mains enfoncées dans ses poches. Il lui semblait qu’il faisait plus froid encore que pendant les hivers glaciaux de Hongrie, il portait deux paires de chaussettes et un trois-quarts doublé d’agneau, mais cela ne servait à rien, il mourait de froid. Il allait le cœur glacé, furieux contre lui-même, jurant comme un impie, la démarche erratique, maladroite, au milieu des gens qui venaient en sens inverse les bras chargés de paquets. Il éprouvait une colère aveugle contre le monde. Plusieurs fois, il rendit une bousculade involontaire sans s’excuser et, devant l’air indigné d’un passant, se contenta de donner un coup de pied dans le trottoir.
                - Putain de Noël.»


En attendant Robert Capa. Susana Fortes

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